Les câbles de l’ambassadeur des USA

Exrait du livre de Rutamucero Diomède : « Le génocide contre les Tutsi du Burundi, un crime avoué mais impuni, Bujumbura 2009 »

Chapitre 2 : Le génocide contre les Tutsi d’avril 1972 au Burundi.

2.1. Les câbles de l’ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique,  Mr Melady Thomas. (Traduit de l’anglais par Cyriaque Baranyizigiye)

« Des familles tutsi toutes entières massacrées, cela s’appelle crime de génocide et non autre chose. Si les criminels ont eu le courage et la force de commettre un tel crime, les hommes épris de paix doivent avoir plus de volonté et de détermination pour le dire. »

Le 29 avril 1972, des Hutu ont mis en exécution le génocide contre les Tutsi au Burundi. Ce qui s’est passé à partir de cette date a été détaillé dans mon deuxième livre. Je juge important de revenir sur cette période, étant donné qu’avec le temps  certaines informations qui restaient secrètes  apparaissent. C’est ainsi qu’un ami  m’a donné un CD des câbles que l’Ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique au Burundi, Mr Melady Thomas a envoyés à partir de 29 avril 1972. Ils montrent presque jour pour jour ce qui se faisait au Burundi à partir du 29 avril 1972. J’en ai extrait certains qui montrent que le génocide contre les Tutsi de 1972 était bien planifié et a été mis en exécution dans plusieurs endroits du pays.
Le câble du 0292315ZAPR72, confidentiel Bujumbura 385, parle des informations que possédait l’Ambassadeur Melady, le 29 à 23h15 au mois d’avril 1972. Tous les autres câbles étaient numérotés  comme celui-ci. Ce câble communique  dans ses points 1 et 2 que :

1. La situation à Bujumbura s’est détériorée dans la soirée trois heures après le dispatch reftel.

Des coups de feu sporadiques ont été entendus entre 21h30’ et 22h00, heure locale, d’abord dans  la direction du camp militaire au Sud de Bujumbura. Beaucoup de voitures ont été incendiées …une station radio a été détruite à peu près au même moment où les coups de feu ont commencé. Vers 22 h 30, heure  de Bujumbura.

2. Nous pensons que les coups de feu brefs se sont effectués entre les différentes factions de l’armée essentiellement représentées par les « modérés » du Nord et les « radicaux » du Sud. Incapable de le confirmer dans l’immédiat beaucoup de coups de feu ont été entendus à côté de la maison administrative des officiers ». signé Melady

Le premier moment, l’Ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique à Bujumbura donne une version qui se révélera fausse quelques temps après. Il considérait que l’armée burundaise était divisée en deux groupes de modérés et de radicaux qui  étaient en mesure de se rentrer dedans. Ce message confirme l’attaque contre les voitures qui transportaient des militaires  rentrant des sorties de samedi, dans leurs casernes. L’attaque a eu lieu tout près  de la Cathédrale Regina Mundi.  Beaucoup de militaires ont été tués et calcinés. Ils étaient partis s’amuser en ville comme tous les week- end normaux. L’attaque n’était pas connue sinon ils auraient été consignés au camp. La station de radio qui se trouvait à côté du camp militaire de Muha a été saccagée effectivement par ceux qui ont lancé les attaques à travers tout le pays ce 29 avril 1972. Est-ce-que vraiment l’Ambassadeur Melady ne savait pas ceux qui venaient de lancer ces attaques ou voulait-il maintenir la confusion jusqu’à ce que le pouvoir de Micombero découvre ceux qui étaient les organisateurs ? Cette confusion a fait que le Roi Ntare V en résidence surveillée, soit exécuté et que de nombreux Tutsi soupçonnés de le soutenir soient emprisonnés. Quelqu’un avait donné cette version fausse des faits à M. Micombero et à l’Ambassadeur Melady.
Dans le message confidentiel 386, du 30 avril 1972, l’Ambassadeur Melady mentionne que le groupe de Micombero contrôle la situation puisque «  l’hélicoptère présidentiel et la musique qui loue Micombero à la radio prouve que lui et ses supporteurs contrôlent la situation ».

La version de deux groupes de l’armée est toujours valable au matin du 30 avril 1972. Dans le câble 0300819ZAPR1972, confidentiel 387, l’Ambassadeur parle toujours de la confrontation entre radicaux et modérés tutsi.

« La confrontation est considérée comme entre les radicaux  Tutsi du Sud et les modérés du Nord avec Micombero qui tente de reprendre le contrôle et de se mettre du côté des modérés ».

Le même câble parle d’un nombre de blessés qui est amené du sud du pays vers Bujumbura. Ce sont  des Tutsi qui étaient laissés pour mort par les génocidaires Hutu qui ont attaqué le Sud du pays.

Dans le câble O020858ZMay72, Confidentiel Bujumbura 399, Melady écrit «  La crise au Burundi prend de plus en plus une tournure anti-hutu. Au Burundi presque tous les américains sont des missionnaires protestants traditionnellement  assimilés aux Hutu ».

Ambassadeur Melady parle pour la première fois de Hutu qui ne sont pas à l’origine des massacres des Tutsi de 1972, mais qui au contraire subissent. Le 2 mai 1972, l’Ambassadeur Melady ne pouvait pas ignorer que des centaines de milliers de Tutsi avaient été massacrés dans le sud du pays. Tout Bujumbura le savait. Etait-il informé par ceux qui n’étaient pas intéressés par le sort des Tutsi ? Il mentionne aussi les bons rapports  qui existaient entre les missionnaires protestants américains et  les Hutu du Burundi. Ces rapports ont été mentionnés par d’autres observateurs qui impliquaient ces missionnaires dans le génocide contre les Tutsi de 1972.

Le Gouvernement de Michel Micombero pensait aussi que ces missionnaires étaient  pour quelque chose, raison pour laquelle dans le câble précédent, Mr Melady écrit sur la perquisition qui a lieu chez ces missionnaires. « Cependant, une mission des adventistes du 7ème jour dirigée par les américains a été perquisitionnée par une unité de l’armée à Vugizo, un quartier périphérique de Bujumbura. Toute enveloppe du missionnaire américain Carl Johnson a été ouverte dans sa résidence alors que dans la résidence des missionnaires suisses, c’est à peine qu’on a touché à quelque chose pendant la perquisition. »

Le rôle de ces missionnaires protestants est aussi mentionné par J.P. Chrétien et J.F. Dupaquier : « Le foyer du mouvement aurait été à Magara, avec des relais dans le pays et en Tanzanie. Ce centre commercial à dominante protestante, où se trouvait une paroisse pentecôtiste d’obédience suédoise, est souvent cité comme l’épicentre idéologique et financier de la rébellion. Des gens de Mugara auraient assuré les autorités pour les attirer, tout en répandant le bruit dès l’après-midi du 29 avril que le ministre Shibura avait « affirmé haut et fort qu’il allait mettre le pays à feu. »

Le câble O020933ZMay72, confidentiel Bujumbura 400 est le premier à mentionner ce qui se passe réellement dans le pays.

Melady écrit : «  La crise au Burundi prend maintenant une allure du conflit hutu-tutsi. Presque toute la population de Bujumbura croit maintenant que les bandes mulelistes hutu sont entrées au Burundi, la semaine passée en provenance de la Tanzanie et ont commencé à tuer à Nyanza-Lac et à Rumonge en particulier en date du 29 avril. »

Des troubles se sont répandus à Bururi où il y a des rumeurs que beaucoup de soldats ont été tués dans le centre d’instruction militaire. Quelques armes auraient été saisies. De nombreux rapports indiquent que beaucoup d’officiers et cadres de l’administration ont été tués dans la province de Bururi et que les combats continuent dans cette province ».

Ce câble ne mentionne pas non plus que des centaines de milliers de Tutsi dans les régions citées ont été massacrés par les Hutu aidés par les Mulelistes. C’est comme si c’était une guerre entre les « mulelistes hutu » et les militaires, avec une situation positive pour les « mulelistes hutu » comme les appelait Mr Melady. Pour quelqu’un qui n’est pas au courant de la réalité une guerre entre une bande armée et des militaires est normale. Il dit que ces Mulelistes hutu ont commencé à tuer sans préciser, peut-être volontairement, alors que c’était important que c’étaient les Tutsi qui étaient tués. Il n’y avait pas non plus de mulelistes hutu puisque les Mulelistes étaient de nationalité congolaise.

Dans l’après midi du dimanche 30 mai 1972, les gens de Bujumbura savaient de quoi il s’agissait et sans doute l’Ambassade des Etats-Unis  au Burundi aussi. Les hutu et leurs alliés  mulelistes massacraient tout Tutsi attrapé : enfants, femmes, hommes, vieux et vieilles. Ce sont tous les Tutsi qui étaient ciblés. Cela s’appelle un génocide. Ce génocide était organisé par les hutu aidés par les mulelistes et non par des mulelistes hutu. Même les tracts trouvés sur les tueurs, qui étaient leur document de travail ne cachaient pas leur objectif.
Par contre, le même câble parle de l’arrestation de certaines autorités hutu à Bujumbura avec une grande précision, des informations reçues de source digne de foi qui informent l’Ambassadeur mais qui apparemment penchaient   du côté de ceux qui avaient décidé d’exterminer tous les Tutsi. Il écrit :
«  Des sources dignes de foi disent que les hutus occupant des fonctions importantes tels que, le Ministre de la Communication, le Ministre ayant les affaires sociales dans ses attributions, deux commandants restant dans l’armée, le gouverneur de la Banque Centrale, les officiels du parti, etc.. ont été arrêtés le 30 avril et le 1er mai ».

Le 2 mai 1972 à 10h00’, le Directeur Général aux Relations Extérieures, Monsieur Melchior Bwakira a appelé tous les Ambassadeurs accrédités à Bujumbura pour leur parler de la situation.
Le câble O021018Zmay1972, confidentiel Bujumbura 402 dit que : « le Directeur Général a appelé ces derniers jours,  la période la plus difficile dans l’histoire  et a décrit ces agissements comme animés par une haine tribale ».
Le même câble dit que le Directeur Général décrit les événements comme une attaque par le Sud  des bandes mulelistes qui sont entrées en provenance de deux pays voisins. Ils ont attaqué Nyanza-Lac, Rumonge, Gitega, et Bujumbura «  en incendiant et en tuant ». Il souligne que Bwakira a utilisé le terme « génocide » pour indiquer leurs intentions mais ne les a pas indiquées comme étant celles des Hutus.

Ce câble met en évidence l’hésitation du Gouvernement de Michel Micombero d’appeler les choses, par leur nom.  Les premiers jours, il ne voulait pas préciser que quelques Hutu venaient de mettre en exécution l’extermination des Tutsi. C’est bien de parler de génocide mais c’est important de préciser qui commet le génocide et contre qui.

Le câble O021355ZMay72, Secret Bujumbura 407 avec mention LIMDIS (limiting distribution in Washington to a limited number of adresses) donne l’évaluation de l’attitude des américains en ce qui concerne « les difficultés du Burundi ». Le contenu de certains points qui figurent dans ce câble est le suivant :

1. «  En ce qui concerne les actes de violence qui prennent l’aspect d’une insurrection hutu, nous savons déjà la tradition selon laquelle les américains et les Hutu sont ensembles.
a)    Dans les difficultés de 60-72, quelques missionnaires américains ont été chassés à cause de présumées relations particulières avec les Hutu ;
b)    Dans le coup d’Etat manqué de 65, les Hutu étaient présumés être au centre de ce dernier. Plusieurs mois après, l’Ambassadeur Américain et ses collaborateurs étaient chassés du pays.
c)    1969- Dans le jugement au sujet d’un autre coup d’Etat présumé hutu, des accusations contre l’Ambassadeur des Etats-Unis ont été entendues.
d)    En 1970 GRB (Gouvernement de la République du Burundi) a réagi très négativement sur l’article d’Africa Report. Certains ont dit qu’il reflétait le stéréotype traditionnel des américains pour les Hutus.

2. Depuis 1970, l’ambassade n’a ménagé aucun effort pour lever le doute d’un quelconque soutien des américains aux Hutus. Comme signalé, ceci va en arrière sur plusieurs générations en partant de l’arrivée des premiers missionnaires américains dans les années 1930.

3. La plupart de leaders hutu qui avaient des postes ont eu l’éducation des missionnaires américains. Beaucoup ont été arrêtés dans les dernières 48 heures. Maintenant les insurgés sont identifiés comme étant liés aux Hutus, nous avons entendu des rumeurs que certaines personnes croient qu’il y a un rapport entre les missionnaires américains et les insurgés.
La déclaration officielle du gouvernement (voir Bujumbura 402) ne mentionne pas ceci. Elle indique une insurrection de type « Muleliste » en provenance de  deux pays étrangers. D’un autre côté, le bulletin officiel d’information à partir d’hier a partout parlé de «  l’insurrection sponsorisée par les forces impérialistes et réactionnaires.»

4. Notre réussite de montrer aux autorités burundaises notre non-ingérence dans les affaires internes spécialement le problème hutu-tutsi méritera un test acide (acid test). Ce test viendrait par deux voies, par l’ambassade américaine et par la communauté des missionnaires américains.

5. En ce qui concerne la communauté missionnaire américaine, nous avons essayé de montrer aux autorités du GRB, leur rôle apolitique au cours des deux dernières années.

6. Au mois de novembre dernier,  au cours d’un dîner à Stanley-Livingstone, nous avons délibérément fait que le Ministre des Relations Extérieures soit parmi les invités composés pour la plupart de missionnaires protestants américains.  J’ai moi-même donné conseils aux missionnaires les deux dernières années pour diminuer les suspicions selon lesquelles ils encouragent des agissements politiques hutu.

7.Les problèmes entre Hutu et Tutsi s’aggravent. Les américains ont été  officiellement accusés d’être impliqués dans les dernières querelles entre Tutsi-Hutu. Nous  sommes incapables d’estimer ce qui va arriver, mais nous espérons que nous sommes mieux positionnés qu’avant.  Tout en gardant une distance d’une manière discrète, nous ferons tout ce qui est possible pour protéger les intérêts et les citoyens américains. »

L’implication des missionnaires protestants américains dans le génocide contre les Tutsi de 1972 a été aussi écrite par J.P Chrétien. « Selon un témoin hutu, qui affirme avoir connu des leaders rebelles (il cite aussi un enseignant du collège de Kiremba), des réunions s’étaient tenues chez les pasteurs protestants. Certains à Bujumbura font aussi remarquer que le ministre Marc Ndayiziga, qui fut impliqué dans la préparation de ces attaques, était le fils d’un catéchiste protestant de Musema, au Nord-Ouest du pays, un autre foyer d’une idéologie « hutu virulente ». Un des futurs leaders du parti Palipehutu, Etienne Karatasi, était un ancien instituteur de l’école primaire de Musema. »

Le télégramme n°408 et ce témoignage montrent que ces missionnaires avaient quelque chose à voir avec l’organisation et la mobilisation pour ce génocide. L’Ambassadeur se félicite du fait que ce pays n’est pas accusé d’aider les génocidaires hutu. Il montre sa solidarité avec les Hutu qui en 1965 ont voulu éliminer le Roi et le premier Ministre et ont massacré les Tutsi de la province Muramvya. Pour ce cas, ce ne sont pas des « présumés » comme il l’écrit. C’est encore une preuve de solidarité avec ceux qui ont un projet de génocide.  Il a dit que le gouvernement du Burundi parlait «  de l’insurrection sponsorisée par les forces impérialistes et des réactionnaires. » Il est évident que pour « les révolutionnaires » comme le régime de Micombero se considérait, derrière ces deux qualificatifs se cachaient le gouvernement américain et ses alliés. Les Russes, le Chinois et les Vietnamiens les appelaient aussi ainsi.

Le câble OR 021428Z Mai 1972, confidentiel Bujumbura 408 parle des témoignages de certains faits qui se sont passés dans la nuit du 28 avril 1972 et avant cette date. « Du 27 au 28 avril Emboff (Pendleton) et le Rwanda desk officer (Rawson) sont partis dans les localités de Rumonge, Bururi et Gitega, à l’exception de l’unique barrage de contrôle à Rumonge, la situation était normale. Le chauffeur qui s’est entretenu avec beaucoup de gens pendant la nuit de notre arrêt après Bururi n’a rien perçu non plus. Cependant dans la soirée, le représentant du CRS était avec un prêtre catholique qui est  parfois en  charge des confessions à Rutana dans le Sud- Est du Burundi (overing miles). Le prêtre était informé de la tentative de coup d’Etat avant 21 h30’ et a parlé au représentant des bandes armées en provenance de la Tanzanie avant le 24 avril. Une sœur de l’Eglise Catholique a dit à Emboff qu’elle était avertie au début de la semaine dernière de ne pas aller à Rumonge, sauf s’il y avait une nécessité absolue. »

Certaines personnes étaient au courant de ce qui se tramait. Même le pouvoir de Michel Micombero était informé par différents informateurs, avec sans doute beaucoup de versions pour déjouer ceux qui pourraient empêcher le programme de se réaliser. Plusieurs coups d’Etat étaient sans doute avancés et le pouvoir ne savait pas lequel était réellement vrai.
Chacun donc avertissait son ami de ce qui allait se passer pour qu’il ne soit pas parmi les victimes. Il y en a qui prenaient le danger au sérieux et d’autres qui n’y attachaient aucune importance.
Les administratifs de la Province Bururi auraient dû être réellement informés et prendre des dispositions nécessaires mais eux et leurs familles ont été les premières victimes. Pendant que les génocidaires hutu mettaient la dernière touche sur leur plan, ces administratifs civils et militaires avaient organisés un match de football à Rumonge. Certains s’étaient même déplacés de Rutana et Nyanza-lac pour venir jouer au ballon rond et prendre un verre de primus après.
Si les autorités burundaises avaient pris la menace des génocidaires hutu au sérieux, si elles savaient l’heure et le lieu, elles ne se seraient pas rendus à Rumonge pour une activité quelconque. Shibura Albert, qui était officier supérieur de l’armée burundaise et ministre de l’intérieur et de la justice du gouvernement suspendu le même jour du 29 mai à 13h00, ne se serait pas rendu à Rumonge. Il était accompagné de Yanda André, Secrétaire Exécutif du Parti unique Uprona et ministre de l’information. Ils ont eu la chance d’échapper au massacre de tous  les Tutsi à Bururi le 29 avril 1972. C’est le même cas pour le commandant du camp commando de Gitega Colonel et Ambassadeur Sinduhije Jérôme qui était parti en congé chez lui à Bururi le même jour sur invitation, de son ami hutu,  responsable du centre de santé de Vyanda. Il était parti avec sa petite voiture Volkswagen 1300. Shibura A. et Yanda A. se sont sauvés de Rumonge, le 29 avril 1972 par une petite piste qui passe par Buyengero. Ils sont arrivés à Bururi vers 22 heures du matin et le camp militaire était attaqué  à 1 heure du matin, il y a eu des morts. Melady en a fait allusion aussi dans son câble 0020933Z May72, déjà mentionné plus haut.
Les génocidaires eux avaient eu le temps de planifier et de lancer leurs attaques à plusieurs points du pays et en même temps. Le câble O031333Z Mai 72, confidentiel Bujumbura 413 prouve ce que certains négationnistes ne veulent pas accepter : la planification et l’exécution du génocide contre les Tutsi. On lit sur ce câble que :
3. « Une révolte sans doute planifiée et coordonnée. Un  missionnaire américain qui arrive à Bujumbura en provenance de Cankuzo, l’extrême  Est du pays, à la frontière avec la Tanzanie fait savoir qu’il a été arrêté le 29 avril à 21 h30’ par des bandes habillées de la même manière (chemises noires, une bande rouge sur la tête), à la même heure que les terroristes de Bujumbura. Après qu’il ait quitté la région le 30 avril, il a appris qu’il y avait une bande habillée comme décrit ci-haut. Un homme à l’agonie a reconnu parmi les assaillants deux enseignants hutus qui travaillaient dans une mission catholique locale et un autre hutu travailleur domestique. Tous étaient impliqués dans les problèmes de 1965. Le missionnaire a reconnu que ce sont les administratifs tutsi qui ont été tués.
4. Il est visible qu’au moins une partie des tueurs est venue de l’étranger. Une mission anglicane a des informations dignes de foi en rapport avec un Hutu anglican, prêcheur qui est rentré à Bururi en provenance de la Tanzanie, la semaine passée, en compagnie d’autres personnes. Celui -ci était impliqué  dans l’affaire de 1965. D’autres Hutu ont été forcés de les rejoindre, généralement après avoir subit des menaces. L’Ambassadeur de Belgique  a un rapport comprenant des listes des administratifs Tutsi à tuer.  Presque tous les administratifs ont été massacrés à Bururi, ensuite des foules ont commencé à détruire tout sur leur passage, y compris les Tutsi. »

Dans ce câble le point 3 relate l’activité des génocidaires hutu dans la province de Cankuzo. Les témoins ont identifié leur uniforme et reconnu certaines personnes qui faisaient parti des tueurs, enseignants et un domestique. Il confirme le massacre des autorités administratives tutsi.
Au point 4, ce câble montre que les Tutsi tués dans la partie sud du pays l’ont été avec la participation de ceux qui venaient de l’extérieur et de ceux qui étaient à  l’intérieur du pays. Des foules se sont constituées pour exterminer les Tutsi et beaucoup de ces derniers ont été massacrés : c’est un génocide.

La mobilisation pour ce génocide  et la complicité des Hutu vivant au Burundi en 1972 sont citées par J.-P. Chrétien et J.-F Dupaquier : « Concrètement, à Rumonge, un témoin se rappelle que ces gens, qui semblaient excités, étaient guidés par des personnes bien informées des lieux qui leur indiquaient les maisons des Tutsi. Celles-ci furent saccagées, mais celles des voisins hutu furent respectées. »
Ces auteurs soulignent que cette mobilisation était fondée sur « une manipulation absurde et cruelle tant pour les victimes des rebelles que pour les gens embarquées bon gré mal gré dans cette aventure machinée par un groupuscule extrémiste… »
Même la jeunesse hutu dans les écoles, n’avait pas été oubliée. D’après les informations de l’ambassade de Belgique : « Dans les derniers jours d’avril 1972, le Président Micombero est manifestement sur ses gardes. Des informations inquiétantes circulent ; dans les écoles, certains élèves hutu, dit-on, tiennent des propos menaçants, et en Belgique le Meproba (mouvement des étudiants progressistes barundi) paraît plus agité que jamais. »
Le Meproba regroupait en fait les étudiants Hutu. Cette information de l’ambassade confirme ce que l’opinion a déjà entendu que les élèves hutu, âgés de 15 ans ou plus, étaient au courant du programme de tuer les Tutsi en 1972.

En avançant à l’intérieur du pays, les génocidaires enrôlaient de grès ou de force d’autres Hutu pour tuer les Tutsi en exécution des ordres qui étaient bien clairs dans leurs tracts (document de travail) élaborés pour l’occasion. La production de ces tracts est mentionnée par J.-P. Chrétien et J.-F. Dupaquier :
«  Mais c’est à Dodoma (en Tanzanie) qu’auraient été imprimés les tracts de 1972, sur une commande passée par le Ministre Marc Ndayiziga de passage en Tanzanie pour traiter des problèmes relatifs aux »Belbases » de Dar-es-Salam et Kigoma. Ces passages sont effectivement attestés, mais en janvier et août 1971 (archives diplomatiques françaises, AF, FF621, Passin). L’imprimerie relevait d’une entreprise appelée Central Tanzania Bookshop et la facture aurait été réglée par mandat postal. Notre témoin principal à ce sujet affirme y avoir eu accès. »
Les génocidaires ont occupé et contrôlé une partie du pays pendant un temps en y hissant leur drapeau. Le régime de Michel Micombero n’avait pas préparé aucune offensive d’avance, ni militaire, ni politique puisque le message restait toujours pas clair. C’est ce que nous trouvons dans le câble O031600ZMay72, confidentiel Bujumbura 418 : « Maintenant il apparaît une zone de grande trouble au Sud du Burundi, mieux localisée que ce qui a été reporté tôt aujourd’hui mais reste extensive. La région qui connaît une grande dévastation se trouve dans les environs de Rumonge sur le Lac tanganyika. La région occidentale des hautes montagnes se trouvant tout le long du Lac Tanganyika à partir de 20 Km au Sud de Bujumbura jusqu à Nyanza-lac près de la frontière Tanzanienne est largement contrôlée par les rebelles. Des pilotes français indiquent qu’il y a 600 à 1000 rebelles à Nyanza- Lac. Une piste d’atterrissage a été bloquée ».

Dans ce câble l’Ambassadeur Melady parle de l’avancé « des rebelles » et en paraît satisfait. Il est visible que du 29 au 30 mai 1972, les génocidaires continuaient à massacrer tous les Tutsi qui étaient dans la zone qu’ils contrôlaient. A  vingt kilomètres de Bujumbura vers le sud, se trouve le centre de Kabezi ou les Tutsi ont été massacrés le 29 mai 1972, nous avons un témoignage d’une mère laissée pour morte qui a pu survivre ( voir plus bas) et d’une autre femme qui a pu échapper mais qui y a laissé les siens
.
Dans le câble OR02142Z May72, confidentiel Bujumbura 408, on y lit au point 1. «Les pilotes français ont vu des centaines de cadavres sauvagement massacrés qui étaient le long de la route Bujumbura-Nyanza-lac et considèrent que cela pose un problème sanitaire ».

Des familles tutsi toutes entières massacrées cela s’appelle crime de génocide et non autre chose. Si les criminels ont eu le courage et la force de commettre un tel crime, les hommes épris de paix doivent avoir plus de volonté et de détermination pour le dire. Un crime de génocide est un crime imprescriptible et inamnistiable.

Le câble confidentiel Bujumbura 418 point 6 fait constater que pour la première fois les autorités burundaises informent l’opinion qu’il s’agit d’une attaque tribaliste. Seulement dans l’après midi du 3 mai 1972.

6. « A 13 heures, la radio nationale émettant en kirundi a appelé  l’armée pour qu’elle fasse tout ce qui est possible pour repousser les envahisseurs. Des informations radiodiffusées parlent du Burundi qui a été « attaqué «  et beaucoup ont été tués. Les impérialistes et les tribalistes sont responsables (pas de référence spécialisée pour les hutu) ».
Qui sont ces impérialistes et ces tribalistes que la radio ne voulait pas citer ? Même si les habitants de Bujumbura sont au courant que l’attaque est organisée par certains Hutu depuis l’après midi du 30 mai 1972, l’Ambassadeur continue à envoyer les informations qui ne citent pas  certains Hutu comme auteurs des attaques qui ont eu lieu dans beaucoup  de coins du pays. Cela est visible dans le câble R 040955Z Mai 72, confidentiel Bujumbura 431 au point 2. Il écrit et se pose une question. « Sujet : Est-ce que les insurgés au Burundi sont des Mulelistes ?
2. Notre point de vue est que c’est un mouvement qui s’insurge contre le régime au Burundi. Le mouvement n’est pas encore déterminé mais il y a  dans une certaine mesure,  l’implication des Mulele. »
Six jours après le début du génocide contre les Tutsi de 1972, l’Ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique continue d’appeler des génocidaires hutu qui massacrent tous les Tutsi d’insurgés qui sont contre le régime. Ce sont des Hutu qui veulent l’extermination d’une partie de la population du Burundi. Des paysans tutsi qui n’avaient rien à voir avec le pouvoir de M. Micombero.

Il y a l’implication de la Corée du Nord qui est mentionnée par l’Ambassadeur Melady dans le câble 0051247Z mai 72, confidentiel Bujumbura 454,
« 5. …L’identification des rebelles comme «Mulelistes » ne favorise pas l’Ambassadeur de la Corée du Nord qui est arrivé le 30 avril. Ni le ce fait que les Coréens font  des tours hebdomadaires à travers Nyanza-Lac et Kigoma par Landrover. Ce n’est pas encore clair  qui est derrière tout cela ».

L’Ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique, Melady présente dans ce câble des soupçons envers les Nord-Coréens qui sont  du bloc communiste et bien suivis par les Américains capitalistes, la surveillance entre les deux blocs était là. Le génocide de 1972 pouvait être une occasion pour se débarrasser des Nord Coréens qui tenaient à voir aussi le Burundi comme pays satellite. En tout cas les bons rapports entre le régime de M.Micombero et les Nord-Coréens ont continué même après 1972. Ils ont organisé un grand mouvement d’ensemble à l’occasion de l’anniversaire de la fête de l’indépendance du Burundi, le 1er juillet 1974. Une grande fête au rythme de la musique coréenne qui a été préparée pendant une année. L’armée, les enfants des écoles primaires et secondaires de Bujumbura, filles et garçons, l’Union des Femmes Burundaises (UFB), la Jeunesse Révolutionnaire Rwagasore(JRR), tous avaient été mobilisés pour cela. Ils ont loué le Président M.Micombero en ces termes : « Maza meza wazanye amajambere, nushaze ubegwe… » (Toi le bienvenu, qui a amené la paix, soit fier…)

Le câble O051630 Z Mai 72, confidentiel Bujumbura 462, parle d’une rencontre de l’Ambassadeur de  France avec le Président Micombero et ce dernier pointe du doigt  les Nord –Coréens.  Ambassadeur Melady commente cette rencontre :
«  Commentaire : Le Président semblait être en état de fatigue mais toujours en alerte. L’Ambassadeur Melady a révisé sa conversation avec l’Ambassadeur français à propos de ceux qui sont derrière. La réponse du président : Ils ont été entraînés au camp des Nord-Coréens en Tanzanie.» (North Koreans-run camp)

Les ambassadeurs présents à Bujumbura reconnaissent qu’il y a plusieurs milliers de Tutsi massacrés et s’attendent à une éventuelle répression. Cela est lisible dans le câble P060759ZMay72, confidentiel Bujumbura 472, envoyé toujours par l’Ambassadeur Melady.

2. «  Les ambassadeurs français et belge croient que compte tenu de plusieurs milliers de Tutsi massacrés, il y a une forte probabilité d’éventuelles répressions contre les Hutu arrêtés. Si ceci arrive, les missionnaires américains vont avoir à faire à une épreuve spéciale. S’ils s’impliquent activement, le GRB pourrait réagir comme en 1962 et en 1965 en supprimant leurs visas. Personne de mes collègues occidentaux ne croit à quelque chose de sérieux qui pourrait arriver aux missionnaires. Je suis de cet avis. »
L’Ambassadeur fait allusion aux centaines de  milliers de Tutsi tués pour exprimer sa peur d’une répression contre les Hutu qui ont planifié le génocide contre les Tutsi de 1972. De ce câble ont voit que les missionnaires américains sont concernés par ce que les génocidaires hutu ont fait. Ils s’inquiètent des sanctions qu’ils prévoient mais ne condamnent pas le fait que ces missionnaires ont participé à la promotion d’une idéologie de génocide ou ces Hutu qui se sont mis à massacrer des Tutsi.

Qu’est-ce-qui poussait le régime de M. Micombero de refuser le visa aux missionnaires américains ? Le fait qu’ils allaient prendre position pour condamner des criminels ou parce qu’ils seraient considérés comme complices ? Ce qui peut faire penser à la participation ou au soutien des missionnaires américains  aux génocidaires hutu aidés par les mulelistes. Un génocide bien visible à leurs yeux.

Un autre témoignage montre jusqu’où est allé ce génocide contre les Tutsi. Dans le câble O071012ZMay72, confidentiel Bujumbura 489, deux pères Xavériens racontent ce qui s’est passé  tout près de Minago, dans les collines.
« Ce qui est encore important, c’est le témoignage de deux pères Xavériens qui habitaient à près de six miles à partir de Minago dans les collines (lesquelles se situent  le long du Lac Tanganyika, à deux tiers de Bujumbura et Rumonge. Leur dispensaire qui se trouve au sommet de la colline a accueilli près de 3.000 réfugiés. Les rebelles ont attaqué le 6 mai,  à 16 h 00’. Les missionnaires ont échappé mais ont fait savoir que plusieurs milliers de réfugiés décrits comme tutsi ont été tués. Ce matin Micombero a survolé la région et n’a vu que des cadavres. Les pères décrivent la guerre comme entre Hutu/Tutsi. »

Ce message montre que le 6 mai 1972, les génocidaires continuaient à poursuivre et à massacrer les Tutsi par milliers, contrairement à ceux qui écrivent que les Hutu ont tué les Tutsi jusqu’au 4 mai.  Aucune condamnation de différents ambassadeurs accrédités à Bujumbura n’apparaît dans les différents télégrammes envoyés par l’Ambassadeur Melady.  Ils se souciaient de la répression des criminels.

Des criminels qui avaient pu bénéficier des appuis de plusieurs pays que le régime de M. Micombero dénonçait d’une manière ou d’une autre.
Le câble O081041ZMay72, confidentiel Bujumbura 500, au point 3, parle de la Chine :
« Mena a aussi informé l’Ambassadeur Melady que le Président lui a parlé d’une ambassade directement impliquée, la chinoise, Mena dit que le Président a fait remarqué que des organisations belges ont aidés les Hutu. Les américains ne sont pas impliqués selon Micombero. »

Mais des rumeurs sur la participation américaine apparaissent au point 10 du même câble :
10. «  Le niveau global des tensions reste élevé, mais nous sommes plus optimistes qu’hier, qu’on va éviter que la révolte se généralise et qu’il n’y aura plus de ces petites rumeurs d’une quelconque implication américaine ».

Dans un câble adressé à AF/C Cohen, PO90820May72 Secret Bujumbura 511, l’ambassadeur Melady écrit notamment aux points 2 et 3 que :
2 «  La structure au  pouvoir du GRB est divisée sur celui qui jette l’opprobre parmi les étrangers. Le Président et le Colonel Ndabemeye Thomas, Ministre délégué à la Présidence et leur groupe soupçonnent  les  Chinois et les Nord-Coréens.
3. Nous savons (morceau coupé) que André Yanda l’ancien dirigeant de la JRR s’est entretenu avec un groupe pour dire que les étrangers qui sont impliqués sont le Rwanda et les Belges.
a) Les forces de Yanda (Tutsi extrémistes) principalement responsable de la présence diplomatique Nord-Coréenne et forts alliés de la PRC (République de Chine) veulent couvrir les Nord-Coréens et les Chinois en accusant le Rwanda et les Belges (je crois que ceci indique notre meilleure position, le fait que Yanda n’a pas pensé à nous). »
Ce câble montre que l’Ambassadeur Melady s’attendait à ce que les Burundais accusent à haute voix les Américains de quelque chose. Y avaient-ils joué un rôle  en plus de missionnaires protestants américains ou travaillaient-ils de connivence ? En tout cas, l’ambassadeur Melady s’attendait à quelque chose et était toujours aux aguets.

Dans le câble R110822Mai72, secret Bujumbura 544 adressé à l’assistant de sécurité (asst.secy) Newsom, l’ambassadeur Melady  donne le rapport de la situation après deux semaines de génocide contre les Tutsi.
Il écrit   aux points 1 et point 2  ce qui suit :
1. « Comme nous sommes à la fin de la deuxième  semaine de l’insurrection, je voudrais donner mon point de vue sur la situation qui prévaut.

Le coup d’Etat mené par les Hutu avec  certains éléments Mulelistes était bel et bien planifié. Celui-ci allait réussir par rapport, aux trois dernières tentatives de coup d’Etat des Hutu. Les Tutsi modérés comme l’Evêque de Bujumbura et le Recteur de l’Université sont d’accord que le complot avait comme objectif de supprimer la domination des Tutsi.
Ceci a attisé une peur séculaire des Tutsi d’être exterminés et comme l’Evêque de Bujumbura l’a fait savoir,  nous avons eu presque un autre Rwanda (l’élimination des Tutsi dans le pays par les tueries ou l’exil).
Le Tusi tués le 29-30 avril ont été vengés par la tuerie des Hutus. Les proportions ne sont pas sûres. On est en termes de milliers des deux côtés. Une chose est claire : la haine se cristallise dans tous les côtés. Les efforts fournis ces dernières années par les modérés de tous les côtés pour promouvoir un dialogue franc ont été rejetés.
Jusqu’aujourd’hui il était visible que toutes les parties n’ont ménagé aucun effort pour éviter d’offenser les européens et les citoyens américains.
2… d) Des citoyens américains privés ont été émotionnellement touchés. Presque tous les leaders hutu décédés sont leurs anciens élèves. »

Pour l’Ambassadeur Melady le massacre des milliers de Tutsi s’appelle insurrection, coup d’Etat, etc.. D’après lui, l’insurrection ne vise pas toute une ethnie. Elle vise ceux qui ont le pouvoir, le coup d’Etat aussi. Quand les gens qui veulent le pouvoir s’attaquent aux dirigeants pour récupérer le pouvoir, cela peut se comprendre. Mais se mettre à massacrer des paysans, enfants, femmes, hommes, vieux et vieilles cela s’appelle autrement : le génocide. Dans les câbles précédents, la planification du « coup d’Etat » était au conditionnelle dans celui-ci, le génocide   « était bel et bien planifié. »
J.P. Chrétien et J.F. Dupaquier parlent aussi de cette planification et de cette préparation. «  Il s’ajoute des éléments idéologiques bien précis qui ne peuvent être le produit de revendications paysannes, sur le caractère « étranger » des Tutsi : leur but était de se libérer de la domination tutsi pour récupérer leur parti (l’Uprona, dont la victoire électorale sous Rwagasore en Septembre 1961 est réinterprétée en termes ethniques). Ils voulaient exterminer les Tutsi, parce que ces derniers n’étaient pas du Burundi, mais étaient venus d’Egypte et qu’ils étaient arrivés au Burundi comme des éleveurs transhumants. »
Des montages,  des mensonges que les paysans ont crus et qu’ils ont répétés et continuent à répéter actuellement sans subir aucune sanction. Ce refus aux Tutsi de la citoyenneté burundaise ou rwandaise par les Hutu extrémistes date de l’époque coloniale et continue à être déclaré actuellement par les Hutu qui ont pour programme le génocide des Tutsi. Les ciblés doivent exiger le respect de leur citoyenneté. C’est une question importante qui doit être clarifiée.
Ces deux auteurs écrivent que : « les témoignages, hutu et tutsi, concordent donc sur un point important : les rebelles cherchaient à exterminer (guhonya) les Tutsi. » Ils soulignent que : « Ces événements dénotaient un plan d’ensemble, assez bien préparé bien que manquant du sens des réalités ; il visait semble-t-il l’installation d’un gouvernement populaire dans tout le Burundi, après l’élimination physique, en un bref laps de temps de l’intelligentsia tutsi, en particulier de celle qui détenait le pouvoir. » Hélas, ils ont procédé à la chasse de tout Tutsi et ont tué tous les Tutsi qu’ils ont pu atteindre : hommes, femmes, enfants, bébés et fœtus tutsi.
Ceux qui ont aidé les génocidaires hutu de 1972 à planifier et à mettre en exécution leur programme macabre avaient un objectif qu’ils ont atteint : faire en sorte que la haine se cristallise des deux côtés entre Hutu et Tutsi.
Le câble R110822May72, mentionne que les citoyens américains avaient enseigné presque tous les leaders hutu décédés en 1972. Il est évident que parmi ces leaders, il y en avait qui avaient conçu le programme d’extermination des Tutsi. Mais ces américains auraient eu le courage de condamner le crime qu’ils commettaient ; à moins qu’ils mettaient en pratique ce qu’ils avaient appris d’eux. Les horreurs commises par les génocidaires auraient dû être condamnées par le monde, y compris les maîtres de ceux qui ont fait le génocide s’ils n’étaient pas en complicité avec eux.
L’interrogation sur les étrangers qui étaient avec les génocidaires continuait à être préoccupante pour le régime de M. Micombero.
Dans le câble OP151030ZMay1972, confidentiel Bujumbura 578, au point 6, on y lit :
6. «  A qui jeter le tort ; le GRB est  préoccupé par ceux à qui jeter la responsabilité. Le Président a dit (morceau coupé) que les rebelles étaient soutenus par les missionnaires suédois et anglicans au sud du pays. Commentaire : La situation est probablement que des protestants européens ont souvent travaillé avec les Hutu comme il était le cas pour les protestants américains au centre du Burundi. L’Ambassadeur d’Allemagne apprend de sources fiables des rumeurs à propos de ceux qui sont impliqués 1. Les Chinois et les Nord Coréens, 2) les missionnaires protestants 3) les personnes et les organisations privées belges mais non de l’ambassade. »

Les ambassadeurs des pays d’où venaient ces missionnaires, les personnes et organisations privées n’ont pas condamné le génocide contre les Tutsi soutenu par leurs ressortissants.
Certains hutu et leurs défenseurs écrivent qu’en 1972, seule le sud du pays était au courant du programme d’extermination, mais comme le témoigne Melady plus haut, après Bujumbura, Gitega, Cankuzo, il parle de Kivimba(sans doute Kibimba), dans son câble PR15158Z Mai 72, confidentiel  580,
2..« A Kivimba (à mi-chemin entre Gitega et Muramvya, se trouvent environ dix américains y compris des amis,  trois méthodistes et de l’Evangile du Monde (World Gospel). Il y a aussi un couple britannique.  Elle est connue comme une mission hutu et la grande majorité des élèves à cette école sont des hutus.
3. Nous sommes informés que sous l’influence d’un enseignant hutu, des élèves hutu ont menacés leurs condisciples tutsi dans leur dortoir et ceci à la fin de la semaine dernière. Le directeur, qui est américain, a pris une décision ferme contre ceux-ci et l’enseignant en question. »

Le président Michel Micombero s’est plaint du manque de compassion de la communauté internationale envers les Tutsi massacrés et l’ambassadeur Melady trouve une explication. Cela se lit au câble R16151Z Mai 72, confidentiel Bujumbura 594, aux points 6 et 7.

6. « Il est reporté que le Président Micombero ne ménage aucun effort pour arrêter ces tueries affreuses qui s’opèrent systématiquement et sans discrimination, mais comme il l’a signalé, presque tout Tutsi de la ville de Bujumbura a perdu  des membres de sa famille. Le Président a demandé « Pourquoi tout le monde s’acharne à se montrer concerné par la situation des Hutus alors que personne ne s’est empressé pour manifester sa sympathie pour les Tutsi ? Malgré que ce qu’a déclaré le Président est discutable, étant donné la confusion juste au début en rapport avec ce qui a eu lieu et les efforts d’apaisement. Ceci représente des opinions purement émotionnelles de la plupart des leaders enclins à continuer la répression jusqu’à ce que la menace soit réduite complètement.

7. La seule communauté étrangère qui s’implique activement est la communauté belge. Avant l’indépendance, ils étaient indiqués et impliqués dans le souci d’aider pour que les querelles entre Tutsi-Hutu cessent. Maintenant  comme l’ambassadeur Van Haute le signale, ils assistent impuissants à la tragédie du conflit civil au Burundi. Comme toutes les ambassades étrangères, ils assistent à la tragédie tout en sachant que toute action serait mal interprétée et pourrait avoir des résultats inattendus. »

Micombero avait raison de se faire des soucis au fait que des ambassades occidentales utilisaient «  insurrection, coup d’Etat, querelles entre Tutsi-Hutu ou à leur silence ou  refus de condamner la mise en exécution d’un plan de génocide contre les Tutsi, concocté avec l’accord, l’appui ou la sympathie de ces ambassades par l’intermédiaire des organisations et individus privés mais qui étaient représentées par ces ambassadeurs.

J.-P. Chrétien et J.-F. Dupaquier parlent de cette situation atypique : «  En effet les témoignages ont afflué dès mai 1972 et jusqu’à maintenant sur le déchaînement des représailles, dirigées contre les Hutu. En revanche l’organisation de la rébellion qui met le feu aux poudres est restée largement cachée, au point de voir sa réalité niée par certains politiciens…Mais les victimes tutsi de la « rébellion » initiale n’existent même pas, pour le plus grand nombre des Burundais et des observateurs étrangers. Les descendants et les proches de ces victimes étonnamment discrets et pudiques à ce propos. »
Cet état des choses est dû au fait que les organisateurs et les planificateurs du génocide contre les Tutsi de 1972 et des années qui ont suivi étaient appuyés par une grande campagne de désinformation et de négationnisme du crime de génocide contre les Tutsi. Les génocidaires hutu sont parvenus à mettre sur la tête des militaires, les crimes commis par les tueurs hutu de 1972. Comme cette photo d’un enfant tutsi amputé du bras par les génocidaires de 1972. Ce bébé est le fils d’un Tutsi qui était directeur de la prison à Rumonge. J.-P. Chrétien dénonce souvent dans  ses livres ce grand mensonge de certains Hutu : «  Parfois les enfants ont été épargnés, mais beaucoup ont été blessés, à commencer par ce bébé, fils du directeur de la prison qui a fait l’illustration d’une publication (hutu) sur les événements de 1972. »  Bien sûr lui et son ami J.-F. Dupaquier se trahissent en montrant leur soutien à ces génocidaires quand ils écrivent que « Parfois les enfants ont été épargnés, mais beaucoup ont été blessés. » Comment peut-on parler de blesser quand ces tueurs ont amputé des enfants et ont asséné des coups de machettes sur les têtes et les cous des victimes. Ce qu’ils ne disent pas c’est qu’ils ont été laissés pour mort et ceux qui ont pu survivre sont maintenant des invalides.
Les victimes ont pensé que l’Etat du Burundi pouvait les défendre sur tous les fronts, mais lui-même avait des limites dans les moyens et dans le temps. Les négationnistes hutu sont mêmes parvenus à convaincre certains Tutsi pour la plupart jeunes de répéter leur discours au lieu de condamner avec force le programme de génocide contre les Tutsi qui est toujours en cours.

Vous les entendez dire qu’il faut cesser de s’occuper de ces querelles ethniques et s’atteler au développement  économique de notre pays. Pendant ce temps, les génocidaires hutu ne leur reconnaissent pas leur citoyenneté burundaise. Ce sont des « Egyptiens » qui n’ont aucun droit au Burundi. Il est important  que tous les Hutu acceptent que les Tutsi sont des Burundais qui peuvent faire des projets, qui ont droit à la vie et qui doivent bénéficier des droits sociaux, politiques et économiques dans leur pays le Burundi. Car jusqu’à ce jour beaucoup de  rescapés du génocide contre les Tutsi commis par les membres du Frodebu, du Cndd-Fdd et du Palipehutu-Fnl, restent chassés de leurs terres et leurs bourreaux continuent à bénéficier de l’impunité du crime de génocide commis.

Les génocidaires hutu étaient sûrs de réussir leur programme de telle façon qu’ils avaient même déjà établi des listes promotionnelles comme le mentionne l’ambassadeur Melady dans son câble OP171431ZMay72, confidentiel Bujumbura 599 point 7. « Le complot hutu (lignes coupées) il a été réitéré à l’Ambassadeur que les rebelles avaient bien préparé leur gouvernement et cette organisation  inclue aussi les gouverneurs ainsi que les chefs d’arrondissement et communes, et les directeurs d’écoles primaires et secondaires. On a affirmé que cette liste a été trouvé dans les effets d’un des leaders qui était supposé devenir ministre. On a dit qu’un autre document trouvé contenait des enregistrements réguliers des cotisations faites par les conspirateurs hutu depuis 1970 avec des montants qui variaient considérablement. »

Le câble R180935May72, confidentiel Bujumbura 608, constate l’échec des génocidaires et fait déjà des prévisions pour la prochaine étape. Le titre de ce câble est : « Est-ce que les Hutus vont se soulever encore ? »

1. « Quelques jours qui viennent de passer, nous avons posé la question ci-dessus à (mots coupés) tous constatent amèrement  que l’on est entrain d’éliminer systématiquement la plupart des leaders hutu dans tout le pays en revanche des massacres des Tutsi par les Hutu et les Mulelistes dans le sud du pays, la plus part semble croire que les Tutsi plus violents ont l’intention d’éliminer tous les Hutus qui ont un niveau qui dépasse une éducation élémentaire.
2. (Mots coupés) Il faut noter cependant qu’il y a quelque chose principalement explosive dans les personnalités des Hutu qui peut surgir et mener à des tueries plus affreuses comme cela fut le cas au Rwanda en 1963 et, en effet, comme cela est arrivé parmi les Hutus pris par la force dans la récente rébellion. Les Tutsi sont conscients de cette capacité. Ils sont entrain d ‘essayer d’acheter le temps. Ils savent que  si c’est une réaction de masse encore brutale, eux-mêmes vont périr.
5. Certains Hutus ont pris la fuite vers la Tanzanie et le Rwanda. Il y en  a  d’autres qui sont dans ces pays depuis une longue durée. Il y a encore des Hutus qui sont formés en Europe. C’est au tour de ces gens que la révolte ultime sera formée. (mots coupés) ça ne sera pas une question de semaines ou de mois. Ce sera une question des années. Mais l’inévitable  peut arriver.

6. Commentaire : A ce moment, nous sommes enclin d’accepter le consensus général (mots coupés) cependant, on ne peut pas complètement négliger la possibilité que les répressions à l’échelle nationale amèneront les Hutu à un état d’épuisement psychologique. Si oui, le résultat fera que ce que nous avons remarqué soit sans importance par comparaison. »

L’Ambassadeur Melady fait un constat d’échec pour les Hutu qui avaient projeté de massacrer tous les Tutsi, leurs objectifs n’ont pas été atteints.  Il fonde son espoir sur plusieurs cartes pour une phase suivante. Il a peur aussi de la réaction des Tutsi. Pour lui le programme de certains Hutu est à encourager. Ceux qui ont fui vers la Tanzanie et le Rwanda ou ceux qui sont en Europe n’ont qu’en tête la réalisation de ce programme des Hutu génocidaires de 1972 qui  malgré le soutien de  plusieurs sortes n’a pas réussi. Pour réussir leur plan macabre, il leur donne même un calendrier pas des semaines ou des mois mais des années.

Le 20 mai 1972, l’Ambassadeur Melady a fêté la fin de sa mission diplomatique au Burundi. Il a quitté le Burundi le 25 mai 1972. Les câbles ne mentionnent pas les raisons pour lesquelles l’ambassadeur Melady a été rappelé. C’est  un départ de fin de mission. Albert Shibura qui était ministre de l’intérieur et de la justice avant le 29 avril 1972 écrira que cet ambassadeur après l’échec des Hutu génocidaires, il a été rappelé « illico presto ». La même personne dans son livre témoignage, implique beaucoup le gouvernement belge et des Etats-Unis d’Amérique.

Il écrit : «  Une chose est connue, au mois d’avril 1972, le Président Micombero avait de fréquents contacts directs ou indirects avec un conseiller d’une certaine chancellerie occidentale. Une chose est connue, c’est la même chancellerie par l’intermédiaire d’un murundi, qui a fait croire au Président  Micombero qu’il y avait un coup d’Etat éminent des Banyabururi, (les originaires de Bururi), le 29 avril, et par conséquent, il fallait révoquer tout le gouvernement. Une chose est connue, c’est la même chancellerie qui a diffusé le  soir du 29 avril 1972 que les Banyabururi provoquaient les Bahutu pour renverser Micombero. Une chose est connue, c’est la même chancellerie qui a informé le palais, un peu plus tard dans la soirée du 29 avril, que les monarchistes allaient libérer Ntare et s’emparer du pouvoir. Une chose est connue, c’est la CIA qui a envoyé Ntare à Kampala en compagnie de ses agents et qui a obligé Idi Amin, sa créature, de le livrer au Burundi. Une chose est connue, c’est l’ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique,  qui au cours du 1er trimestre de 1972, a envoyé en voyage d’études, tour à tour le Ministre des Affaires Etrangères, le commandant des Forces Armées, l’administrateur général de la sûreté, l’officier G2 ainsi qu’un certain commandant Charles Ndikumagenge, le même commandant que l’on retrouvera en Angola vendant des armes à l’Unita et chez qui le décret de révocation de tout le gouvernement a été signé. Une chose est connue, c’est la même chancellerie qui a beaucoup insisté pour que le ministre de la justice et de l’intérieur ainsi que le responsable de la sécurité du Chef de l’Etat aillent aux Etats-Unis d’Amérique pendant le mois d’avril. Nous avons refusé …Pour moi le vrai commanditaire est cette chancellerie occidentale. D’ailleurs ça rappelle drôlement l’assassinat de Pierre Ngendandumwe. »

Quant au rôle de la Belgique dans ce qui s’est passé en 1972 jugeons le par ce passage du discours du Président Micombero : « Je veux que l’opinion belge sache. Ce sont les syndicats chrétiens et les autorités de la tutelle qui ont semé les divisions chez nous……Une chose certaine, c’est qu’il y a eu une tentative de génocide des Tutsi. Tous devaient être tués de même que les Hutus qui refusaient de suivre les rebelles. La presse belge n’a pas dit cela.»

Après le départ de l’Ambassadeur Melady et vers la fin mai les génocidaires hutu continuaient leurs attaques : le câble OR241540Z May72, confidentiel Bujumbura 584, point 2, transmet le témoignage des missionnaires catholiques se trouvant à Vugizo.

1.« La situation militaire : les sources des missionnaires catholiques disent que plusieurs centaines de rebelles hutu ont attaqué le village de Vugizo dans la nuit du 23 mai.
Nous apprenons toujours que les activités des rebelles sont plus contrôlées au Nord de Bururi. Les missionnaires catholiques font savoir que l’armée tire sur toute personne soupçonnée d’être hutu dans la région sans distinction d’âge ou de sexe ».

Ce qu’il faut sans doute tirer de ce câble est que les génocidaires ont continué le massacre des Tutsi jusqu’au 23 mai 1972, contrairement à ceux qui disent que les attaques des Hutu ont eu lieu jusqu’au 4 avril 1972. Le câble PR0115300ZJune72,  confidentiel Bujumbura 750, parle d’autres attaques des génocidaires hutu à Nyanza-Lac le 30 et 31 mai 1972…

Le câble R261500ZJune72, confidentiel Bujumbura 894, envoyé par Hoyt, a pour sujet « Une réplique des Hutus est confirmée ». Aux points 1 et 2 il dit :
1. «  Beaucoup de sources nous confirment des massacres de Tutsi par les Hutu dans la région qui se trouve aux environs de la mission des Baptistes danois de Musema, entre Muramvya et Ngozi. Il n’y a pas de détails sûrs, mais les Tutsi ont été tués sur une zone un peu étendue d’après ce que l’on dit, pas moins de 30 personnes. Ils sont moins nombreux dans la région et les laissez-passer n’ont plus de validité.
2. Des informations, disent que les Tutsi sont pris par la peur au Nord (beaucoup de mots coupés) arrivés de Ngozi, il a fait savoir qu’à son avis, les Hutus vont réagir très prochainement. Ceci dépend largement si oui ou non leurs enfants reviennent de l’école ».

Le câble PO31443ZJuly72, confidentiel Bujumbura 928, parle de tension à Gitega.

Dans le message RO60915Zjuly72, secret Bujumbura 938, au point 3 Hoyt parle des contacts qu’ils essaient de faire avec les Hutu qui se sont réfugiés en Tanzanie et au Zaïre.

3. « Commentaire : A) …et nous avons raison d’y croire. Ceci présage un mauvais avenir pour les leaderships, aucune domination hutu future au Burundi. Nous essayons d’entrer en contact avec les étudiants et les leaders qui ont pris la fuite ou qui prennent la fuite  vers le Zaïre et vous informerons. En Tanzanie les réfugiés et les exilés sont difficiles à suivre.

B) Nous croyons que ça vaut la peine de suivre de près mais aussi discrètement comment la situation des réfugiés hutu évolue non seulement dans les pays voisins mais aussi en Belgique. Il est certainement possible que ceci finira par être dans notre intérêt d’avoir un groupe favorable à nous. »

Parmi ces réfugiés Hutu qui partaient en Tanzanie et au Zaïre il y avait sans doute ceux qui venaient de massacrer les Tutsi. L’ambassade des Etats-Unis d’Amérique voulait chercher un groupe favorable à lui  parmi ces gens. Avoir des bons rapports avec les tueurs c’est accepter de les aider dans leur programme. Pendant tout le temps de ce génocide, l’ambassadeur  des Etats-Unis d’Amérique n’a pas condamné ceux qui avaient planifié et mis en exécution l’extermination des Tutsi.

Le câble R111435Zjuly72, confidentiel Bujumbura 962 envoyé par Hoyt fait mention au point 2 d’une attaque aux Tutsi de Musigati : «  Un pilote français fait état d’une attaque aux Tutsi à Musigati au Nord –Est de Bubanza la semaine passée ».
Des différents câbles envoyés par l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique, on constate que l’idéologie d’extermination des Tutsi avait été enseignée à travers tout le pays. La preuve est les cas de massacre ou de tentatives de massacre de génocide dans les différents coins du pays. C’est ce que confirment J.-P. Chrétien et J.-F. Dupaquier : « Par delà l’Imbo, dans l’intérieur du pays , des témoignages attestent aussi que des groupes hutu étaient prêts à intervenir, qu’ils tenaient des réunions nocturnes, que les jeunes étaient disposés à attaquer les Tutsi, y compris les voisins. Des lettres des dissidents, partis récemment en Tanzanie, auraient été saisies, notamment à Gitega, attestant des recrutements de jeunes un peu partout en vue d’entraînement en Tanzanie depuis environ deux ans. Au début de 1972 des équipes auraient été constituées dans chaque arrondissement en vue d’attaquer au jour J les brigades de gendarmerie et de s’emparer des armes à feu. »

Les génocidaires font tout pour nier ce crime mais les   citoyens épris de paix doivent  déclarer qu’il ne peut pas y avoir de raison de massacrer des populations. Les participants à ce crime qui sont encore vivants doivent être poursuivis pour que la justice leur fasse comprendre que le crime  qu’ils ont commis à partir du 29 avril 1972 est un crime de génocide, un crime imprescriptible et inamnistiable.

Vers la fin du mois de juillet 1972, le Burundi est toujours le front de confrontation entre les Etats-Unis d’Amérique et la République Populaire de Chine. La participation de cette dernière du côté des Hutu génocidaires reste toujours confirmé par Hoyt dans son câble
R 271251Z juillet 72, secret Bujumbura 1034, point3 :
« La question est comment, peut-être, la République Populaire de Chine sera capable de profiter de ces événements pour qu’en effet elle ait une meilleure position à la frontière avec le Zaïre. La récente présence de la mission d’aide de la RPC rappelle que la RPC compte abandonner l’idéologie de la révolution de la masse pour appuyer l’élite minoritaire si elle croît que ses objectifs stratégiques peuvent être atteints. Qu’on attende pour voir si cette stratégie sera réussie au Burundi. Une révolution hutu ne verrait pas d’un bon œil, l’appui des Chinois pour les Tutsi. »

Le câble R290930Z, confidentiel Bujumbura 908, envoyé par Hoyt parle de la « tentative d’impliquer la Belgique, le Rwanda et les Etats-Unis dans le conflit burundais ».

« L’ambassadeur du Zaïre Mena m’a montré une vieille lettre écrite par le Directeur Général du Minaffs Melchior Bwakira au Président de la République Micombero impliquant la Belgique, le Rwanda et les Etats-Unis dans l’attaque hutu le 29 avril. L’ambassadeur du Rwanda m’avait parlé de la lettre plusieurs jours avant. Nous sommes tous les trois d’accord que la lettre est déjà dépassée par les événements mais suscite un commentaire sur Bwakira.
La lettre semble être une copie d’une lettre manuscrite de Bwakira datée du 19 mai. Il parle   des interrogatoires de comploteurs qui ont révélé 3 pays impliqués dans le complot, la Belgique a fourni du matériel et était prêt à reconnaître le gouvernement hutu. Le Rwanda a donné un soutien « moral », et pour les Etats-Unis, l’implication évidente de la CIA apparaît dans le document. Bwakira suggère l’expulsion de certains citoyens y compris des diplomates sans les spécifier, il demande aussi l’audience chez le Président pour en discuter plus en profondeur.
Commentaire : Au mois de mai nous avons reporté (beaucoup de mots coupés) certains dans le GBR ont accusé les Etats-Unis d’être impliqués mais nous avons assuré que ce n’était pas vrai. Bwakira est connu comme un modéré…, Belgique ou le Rwanda. Il doit avoir senti sa position tellement en insécurité à ce moment là qu’il devait prouver qu’il était du côté des radicaux. »
Le Président Micombero était sans doute informé du rôle joué par certains gouvernements dans l’organisation du génocide contre les Tutsi de 1972 qui ciblait aussi sa tête et son pouvoir, mais a préféré d’être plus diplomate que ces diplomates c’est-à-dire cacher ce qu’il connaissait  de certains gouvernements comme  dit le proverbe kirundi « Umwansi aguhisha ko akwanka, uka muhisha ko ubizi (l’ennemi te cache qu’il te déteste et tu lui caches que tu le sais ».

En conclusion sur ce chapitre, il est évident qu’une partie importante de câbles envoyés par l’Ambassadeur des Etats-Unis au Burundi constitue une confirmation du génocide contre les Tutsi planifié et mis en exécution par certains Hutu du Burundi. Ces derniers ont été soutenus par des gens de l’extérieur qu’elles soient des pays voisins ou des pays éloignés du Burundi.

Les pays du bloc capitaliste tenaient à montrer que la République Populaire de Chine et la Corée du Nord aidaient les génocidaires hutu ; mais la  Belgique, les Etats-Unis ont sans doute joué un rôle de soutien qui est visible dans les câbles envoyés. Sans doute que les deux blocs spéculaient sur l’appui de la majorité hutu pour contrôler le Burundi.

Ces câbles constituaient un témoignage qui prouve que tout le pays était touché par la mobilisation pour le génocide des Tutsi, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest.

Il devait y avoir une méfiance du président Micombero envers l’ambassade des Etats-Unis après le 29 avril 1972. L’ambassadeur des Etats-Unis recevait les informations du palais et par l’intermédiaire de l’Ambassadeur de France ou du Zaïre.

Les informations qui sont dans ces câbles qui montrent comment les Tutsi ont été massacré en 1972 par les génocidaires hutu viennent compléter les preuves que j’ai déjà fournies dans mon livre : « La démocratie du nombre, arme pour le génocide contre les Tutsi au Burundi (1959-2006) ». L’objectif de tout cela étant de montrer qu’à cette époque, c’est le génocide contre les Tutsi qui a été commis. Avec le temps les négationnistes de ce génocide se mettent  à écrire qu’en 1972 il y a eu deux génocides (des Tutsi et des Hutu). Ils essaient d’établir un équilibre entre ceux qui ont planifié et exécuté le génocide contre les Tutsi et ceux qui ont réprimé ceux qui voulaient tuer tous les Tutsi du Burundi. Ils trompent l’opinion en mentant sur les raisons qui les ont poussé à massacrer les Tutsi. Des raisons qui sont critiqués : « En 1973 des réfugiés hutu produisent des documents où ils expliquent la crise par le harcèlement incessant des Hutu par l’administration du sud : arrestation et contrôle en mars et avril, entraînant la fuite des moniteurs de Nyanza-Lac. On assiste à une extraordinaire inversion du déroulement des événements, permettant de justifier les violences du 29 avril et des jours suivants au titre d’une banale « autodéfense ». On se demande comment des fonctionnaires tutsi «surarmés » auraient été massacrés comme du bétail à Rumonge le 29 avril ! ».

C’est d’ailleurs dans cette position que se retrouvent J.-P. Chrétien et J.-F. Dupaquier que j’ai cités pour montrer qu’ils reconnaissent le génocide contre les Tutsi de 1972, mais que je trouve négationnistes quand ils essaient de faire un équilibrisme en parlant dans leur livre, de double génocide  au Burundi en 1972. Je n’ai pas manqué de le leur signifier au moment où ils présentaient leur livre : « Burundi 1972. Au bord des génocides », au public de Bujumbura, le 04 octobre 2008.  J’ai sorti par après une déclaration  à ce sujet. Elle  avait pour titre « Jean Pierre Chrétien a rejoint les négationniste ». Son contenu est  le suivant :

« Burundi 72. Au bord des génocides, Jean Pierre Chrétien, Jean François Dupaquier  tel est le titre d’un livre qui a fait objet d’une conférence-débat au Centre culturel Français, ce jeudi 4 octobre 2008. L’écriture de ce livre a été financé par le gouvernement de la France comme l’écrivent ses auteurs : « Cet ouvrage est publié avec le concours du Centre d’étude des mondes africains (CEMAF :CNRS, Paris 1, Université de Provence, Ecole pratique des Hautes études) et de l’Association française d’études et de recherche sur l’Afrique ». La conférence-débat était organisée par l’ambassade de France à Bujumbura et c’est  l’ambassadeur de France qui a ouvert la conférence-débat. Le modérateur était un fonctionnaire de l’ambassade de France qui ne manquait dans ses interventions, aucune occasion pour montrer son côté négationniste du génocide contre les Tutsi au Burundi.
Ce modérateur a commencé par poser cinq questions aux deux auteurs, notamment où étaient- ils au mois d’avril 1972 ? J.-P. Chrétien a répondu qu’il était à Lille en France et J-.F. Dupaquier, journaliste au Burundi. Plus loin, ce dernier  déclarera qu’il comptait le nombre de Hutu qu’on allait tuer la nuit, caché au premier étage de la bibliothèque du Centre Culturel Français. Après ces questions le modérateur a demandé à deux personnes identifiées d’avance pour monter à la scène du centre culturel pour poser des questions  aux deux auteurs. Il s’agissait de Raphaël Ntibazonkiza(hutu), un des grands idéologues du génocide contre les Tutsi au Burundi, et professeur Julien Nimubona (tutsi) politologue. Leurs réponses aux questions terminées, il leur a demandé de retourner à leurs places et a invité six journalistes représentant les radios et télévisions du Burundi à monter sur la scène pour poser des questions. Des journalistes qui avaient été préalablement identifiés, aussi.
Un des journalistes  a demandé à  J. P. Chrétien pourquoi lui qui était considéré comme pro-tutsi a changé  de fusil d’épaule et se mettait à la diffusion des thèses hutu. Un autre lui a demandé pourquoi il a attendu si longtemps pour écrire ce livre. A cette dernière question il a répondu qu’avant il n’avait pas suffisamment d’informations. Pourtant son ami J.-P. Dupaquier avait déclaré quelques temps avant qu’en 1972, il récoltait les informations pendant la journée, qu’il les retenait dans la tête pour les écrire le soir. Il ne pouvait pas prendre les notes ou les voix directement parce qu’il avait peur qu’on l’arrête et qu’on l’expulse. Un autre lui a demandé pourquoi il a préféré changer d’école et  se trouve maintenant dans le camp de Lemarchand René et d’autres négationnistes.
Après les journalistes, la parole a été donnée au public. Certains des concepteurs du génocide contre les Tutsi et leurs complices ont pris la parole. Il s’agit de Ntibantunganya Sylvestre, Nyangoma Léonard, Herman Tuyaga, Buyoya Pierre et d’autres. Ils ont appuyé les thèses des deux auteurs et les ont félicités. D’autres comme un certain Simon Simbananiye (qui n’est pas parenté à Arthémon  Simbananiye, qui est beaucoup cité dans le livre) a pris la parole pour dire que  quand un chien enragé mord un enfant, on fait d’abord soigner l’enfant mais après on cherche le chien enragé et on le tue, et que donc le plus important est que le chien enragé soit bien identifié est puni. Le modérateur s’est révolté et a empêché l’intervenant de continuer.
La parole m’a été donnée aussi. J’ai d’abord félicité les auteurs qui ont eu la chance de présenter publiquement leur livre au centre culturel français alors que mes deux livres que j’ai écrits et qui parlent du génocide contre les Tutsi au Burundi, restent interdits de promotion au Burundi. Le modérateur a réagi en disant qu’il demandera au centre culturel français de m’autoriser à y faire la présentation de mes livres. Je lui ai dit  que ce serait mieux qu’ils autorisent la disponibilité de ces livres dans la bibliothèque du centre culturel français parce que le directeur du centre n’a pas voulu les mettre à la bibliothèque du centre. M’adressant aux deux auteurs, je leur ai rappelé qu’ils ont bien écrit dans leur livre, l’authenticité du texte en kirundi qui appelait au génocide contre les Tutsi en 1972 et qu’ils ont aussi écrit que la mobilisation pour tuer les Tutsi en 1972 s’était faite à travers tout le pays. Le seul génocide qui a eu lieu en 1972 et le génocide contre les Tutsi, il n’y a pas eu de génocide hutu, leur ai-je dit. Le gouvernement a réprimé ceux qui voulaient exterminer les Tutsi. Cette écriture de double génocide est un discours des négationnistes. Je leur ai fait remarqué que le massacre des Tutsi ne s’est pas arrêté le 4 mai 1972 comme ils venaient de le déclarer mais qu’il a continué jusqu’en 1973. J’ai dit à J.P. Chrétien que c’est dommage qu’il rejoint l’école des négationnistes contre le génocide des Tutsi au Burundi et dans la région des Grands-Lacs Africains  alors que le génocide des Tutsi continue et que même dans la salle il y avait  ceux qui  prônent le génocide contre les Tutsi  au Burundi. Le modérateur a encore prouvé ses positions, il a demandé qu’on me retire le micro. »

Nous nous battons pour que le programme d’extermination des Tutsi au Burundi et dans la Région des Grands Lacs soit condamné par ceux qui s’intéressent à la région. Le génocide est un crime qui a beaucoup de conséquences.  Pour le bien être des peuples de la région les membres des différentes ethnies devraient se désolidariser avec ceux qui planifient l’extermination d’une autre ethnie.
Les Hutu qui avaient mis en exécution le génocide contre les Tutsi du Burundi en 1972 auraient dû être condamnés par toutes les ambassades, et qui pour la plupart sont encore à Bujumbura. Elles devraient cesser de soutenir les Hutu qui ont hérité l’idéologie d’extermination des Tutsi. Ces héritiers se retrouvent dans les partis qui ont commis et revendiqué le génocide des Tutsi. Il s’agit du Frodebu, du Cndd-Fdd et du Palipehutu –Fnl.
Les Etats-Unis d’Amérique, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, dans ce chapitre devraient cesser de soutenir  ceux qui ont osé planifier et exécuter le génocide contre  les Tutsi.  Les génocidaires ne devraient bénéficier d’aucun soutien
Ceux qui tuent sont jugés, condamnés à mort et exécutés aux Etats-Unis d’Amérique. Au Burundi ce pays soutient ceux qui ce sont rendus responsables du crime de génocide. Même sans que nous ne le rappelions, les représentants des Etats-Unis d’Amérique au Burundi, sont au courant des crimes commis par ceux qui dirigent les partis génocidaires, j’ai cité le Frodebu, le Cndd-Fdd et le Palipehutu-Fnl, qui dirigent les institutions de l’Etat. La promotion de l’unité entre les Burundais ne peut pas empêcher ce pays d’atteindre les objectifs qu’il s’est fixé au Burundi. Tous les Burundais qui prêchent et qui  pratiquent l’exclusion doivent être découragés. Les Etats-Unis  viennent de dépasser la discrimination basée sur la couleur de la peau en votant Barack Obama, Président au Etats-Unis et  ont été félicités par le monde entier, ils devraient donc aider les Burundais pour qu’ils abandonnent la discrimination ethnique et qu’ils luttent contre l’impunité du crime et respectent les droits de la personne humaine.

S’agissant de ce qui s’est passé réellement à Rumonge, Kabezi et Rutana le 29avril 2009 et les jours qui ont suivis, j’ai pu rencontré trois rescapés qui ont bien voulu témoigner.

2.2. Quelques témoignages des rescapés.

a. Témoignage de Pierre Claver Ndabahagamye.

Pierre Claver Ndabahagamye  est un rescapé du génocide contre les Tutsi qui a été déclenché le 29 avril 1972. Il est né en 1947,  sur la colline  Kobero, commune Ruhororo, province  Ngozi. Il a bien voulu témoigner sur ce qui s’est passé ce jour d’avril et les jours qui ont suivi. Ce témoignage a été fait le 24/02/2009.

Q1 .Qu’est ce-t-il passé le 29 avril 1972 ?

Nous avons quitté Bukemba, le matin du 29 avril 1972, pour aller livrer un match de volley- ball avec l’équipe de Rumonge. J’étais agronome à Bukemba.
Nous étions dans un véhicule combi volkswagen. Entre Rumonge et Bururi, la route était étroite et nous avons rencontré à différents intervalles deux camions de marque Toyota chargés d’hommes. Nous avons été étonnés que chaque fois que nous avons rencontré ces camions, il y avait au moins quinze personnes qui descendaient des camions pour nous guider alors que normalement, ce travail est fait par l’aide- chauffeur. Par après nous avons pensé que ces gens faisaient partie du lot qui a attaqué le même soir le centre de Bururi.
Arrivés à Rumonge nous avons constaté que les ministres Shibura Albert et Yanda André étaient en train de tenir un meeting de pacification à la population. Nous n’avons même pas livré notre match puisque le meeting a pris beaucoup de temps.

2. Qu’avez-vous retenu de leur message ?

Le ministre Shibura a dit  qu’on entendait parler des personnes qui voulaient semer le désordre à Rumonge. Qu’il fallait que : «  ces personnes abandonnent ce programme macabre. Qu’ils ne pourront rien faire avec leurs armes blanches face à l’armée nationale ». Il disait que le gouvernement envisageait  de faire la route Bujumbura-Rumonge et qu’il ne fallait pas perturber le gouvernement qui a ce grand projet.

Pendant que Shibura parlait, le commandant de brigade de Rumonge est parti dire quelque chose à son oreille. Nous avons compris par après qu’il lui disait que les attaques avaient commencé. Les deux ministres sont directement partis. A ce moment même nous apprenions qu’un enseignant tutsi avait été trouvé pendu sur un arbre. On nous disait que Zidona Isidore et Rubati juge à Rumonge venaient d’être tués sur la rivière Murembwe. Ils étaient au meeting et étaient partis en même temps que les ministres. Sinaniranye Adolphe a été tué à la maison. Beaucoup d’informations des personnes tuées continuaient à nous parvenir. Nous sommes partis nous cacher à la brigade de Rumonge. Toute la nuit nous sommes restés cachés là. Nous entendions des pirogues qui accostaient au bord du lac Tanganyika et des gens qui criaient Mayi Muhutu, Mayi Mulele.  Toute la nuit les gendarmes se sont battus avec ces tueurs mais vers cinq heures du matin les tueurs sont arrivés à bout de la résistance des gendarmes. Le capitaine qui commandait la brigade a été tué à coups de machette. Il était le seul à avoir un fusil kalachnikov, tous les autres gendarmes avaient un fusil à répétition. Toutes les personnes qui étaient venues chercher protection à la brigade, qui n’étaient pas tuées ont fui dans toutes les directions. Moi et d’autres sommes partis  vers le marché. Nous nous sommes cachés dans le magasin de Selemani (un arabe). Les tueurs nous ont suivis et nous ont encerclé dans ce magasin. Nous ne pouvions plus quitter là. Ils ont attendu des renforts et c’est vers dix heures du matin qu’ils ont commencé à nous tuer. Deux assaillants ont été tués par un arabe Mohamed Amudani avec son fusil mais il a été aussi tué par les autres assaillants.

Quand ils ont attaqué le magasin de Selemani, nous sommes allé nous cacher derrière le magasin dans les annexes et les toilettes.  Moi je me suis caché dans les sacs qui étaient derrière le magasin de Selemani. J’ai entendu comment ils tuaient tous mes amis d’infortune. J’étais caché mais j’étais comme un  mort et j’étouffais sous les sacs.

Ceux qu’ils ont tué et qui étaient avec moi au magasin  sont :
1.Rungarunga Domitien, 1er secrétaire Provincial du Parti Uprona à Bururi ;
2. Karenzo Gaspard, Président du Tribunal de Grande Instance à Bururi
3. Bikamba Jean, Procureur de la République à Bururi ;
4. Ndarusigiye Isidore, Médecin vétérinaire provincial ;
5. Baranyitondeye Pie, Directeur de l’école primaire à Rumonge ;
6. Kimaka Antoine, Adminisrtateur de la commune Burambi ;
7. Ruhigira Déo, notre chauffeur de l’Isabu ;
8. Albert qui était secrétaire comptable à Bukemba;
9.Nindorera Pierre, Commissaire d’arrondissement à Bururi ;
9. Barampangaje Mélchiade ; Commissaire adjoint
Les tueurs ont cherché ce dernier longtemps dans la maison de Selemani et ne parvenaient pas à le trouver. A la fin ils ont menacé de mort les femmes de chez Selemani, pour qu’elles  montrent là il était caché. Ils l’ont trouvé sous le lit sur lequel les femmes étaient assises. Moi j’ai été sauvé parce qu’ils ne me connaissaient pas,  sinon ils m’auraient cherché jusqu’à me trouver.
Dr Simbiyara Cyprien a été amené vivant de Murembwe jusque devant le magasin là où j’étais caché. C’est là où il a été tué. Ils ont tué beaucoup d’autres personnes que je ne connaissais pas. Je n’ai énuméré que ceux que je connaissais.

3. Que disaient les tueurs en tuant ces personnes ?

Ils insultaient les victimes en disant « Iyo mida yanyu ni amakori yacu » (Vos gros ventres sont nos impôts). « Aho mwaturishirije ibimyira vyanyu ni kera » (Cela fait longtemps que vous nous faites manger votre morve). Ils se disaient entre eux  de faire vite parce que les autres avaient, terminé de tuer les Tutsi à travers tout le pays y compris Michel Micombero et qu’il ne restait que Ndabemeye Thomas mais que lui aussi,  ils allaient le trouver  fin des fins.
Après qu’ils aient coupé en morceaux le docteur Simbiyara Cyprien, un deuxième groupe de tueurs est arrivé devant le magasin. Il s’est chamaillé avec le 1er groupe qui avait tué ce médecin alors qu’ils s’étaient convenu de le garder pour qu’il les soigne et surtout qu’il avait bien accouché leurs femmes. Mais comme ils ont trouvé qu’ils l’ont coupé en morceaux et qu’il n’était pas complètement mort, ils ont décidé de l’achever.

4. Quelle a été la suite pour toi ?

Vers midi, j’ai entendu beaucoup de coups de feu. Par après j’ai appris que les militaires qui venaient de Bururi étaient arrivés. Mais ils ont trouvé une grande résistance des tueurs et sont repartis. Un peu plus tard je suis sorti de ma cachette et un tueur blessé a voulu me tuer mais ne l’a pas pu. Un enfant arabe de chez Selemani m’a vu et est parti appeler sa mère. Quand sa mère est venue, je lui ai demandé de l’eau à boire, elle a refusé de m’en donner. Elle a appelé un autre arabe adulte. C’est cet homme qui m’a fait sortir de la maison de force en me tirant par le bras. Il s’appelait Saidi Selemani, plus tard je l’ai revu à plusieurs reprises mais je lui ai rien dit. J’ai constaté que les Mayi n’étaient plus visibles. A côté du magasin, il est resté le seul tueur qui avait été blessé par les militaires.  Quand il m’a vu il a essayé de soulever sa machette pour me tuer mais ne l’a pas pu. Je suis parti et j’ai cherché où me cacher. Je me disais qu’il ne fallait pas retourner dans une maison. Je suis allé me cacher dans les palmiers jusqu’au soir. Le soir tombé,  j’ai voulu partir mais je ne savais pas où aller. Je ne connaissais pas du tout Rumonge, c’était pour la première fois que j’y venais. J’ai fait quelques mètres de marche et je suis tombé sur la mission catholique de Rumonge. Les prêtres ont d’abord refusé de m’ouvrir mais par après ils m’ont laissé entrer. J’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de gens qui y avaient trouvé refuge. Il y avait des Tutsi et des Hutu. Nous sommes restés là jusqu’à mercredi.  Les Mayi se promenaient là, ils avaient pris la ville. Les prêtres sortaient des maisons et allaient chercher des blessés  et les amenaient à la mission. Ils passaient entre les assaillants sans problème. Les blessées qu’ils ont amenées sont par exemple Mesdames Simbizi Zacharie et Sinaniranye Adolphe. Ces prêtres étaient de nationalité italienne. Nous étions très nombreux chez eux et ils ne pouvaient pas avoir à manger pour tous. Ils nous ont donné de l’eau  un peu de haricot. Aucun assaillant n’est entré dans la mission.
Mardi vers l’après midi, nous avons entendu beaucoup de tirs de fusils. C’était à ce moment que les militaires arrivaient. Par après nous avons vu le commandant Nzohabonayo qui est venu à la mission. Il s’est assis avec les prêtres et lui ont donné de la bière primus. Nous sommes partis le voir et les prêtres nous ont donné aussi un peu de bière. Mais le commandant nous a demandé de rester encore là, parce que les affrontements continuaient.

Mercredi, le 3 mai 1972, les militaires ont parlé au mégaphone. Ils ont appelé toutes les personnes de sortir de leur cachette et de se rassembler tous à la place du marché. Nous nous y sommes rendus. Nous avons trouvé sur place le lieutenant Ndinganire. Il nous a dit d’aller prendre les provisions dans les magasins et il nous a tous amenés à la prison de Rumonge pour nous mettre en sécurité. J’ai trouvé là le gouverneur de Bururi, Kazohera Gaspard, qui y était déjà. Il avait fui aussi le 29 avril. Je suis resté avec lui et d’autres fonctionnaires rescapés. Je le connaissais très bien parce qu’il avait sa famille à Rutana. Ils ont aménagé pour nous une place à la menuiserie de la prison et nous y sommes restés jusqu’au 11 mai 1972. C’est ce jour que les miltaires nous ont dit qu’il y avait la sécurité sur les routes et que nous pouvions rentrer à la maison. Nous sommes partis avec la voiture du gouverneur, accompagnés par des militaires. De notre équipe de volley-ball de Bukemba, j’ai été le dernier à arriver à Bukemba. Ma famille et mes amis étaient convaincus que j’ai été tué avec les autres à Rumonge.

5. Pourquoi  y avait-il des Hutu qui se sont cachés comme vous ?

Il y avait des Hutu qui avaient peur de ces tueurs. Tous n’étaient pas au courant de ce macabre programme. Ils pensaient que ces gens qui ont eu la folie de tuer ceux qu’ils appelaient les Tutsi pouvaient les tuer aussi. Il arrivait que ces tueurs aient des difficultés de distinguer qui est tutsi ou hutu. Les chefs des tueurs disaient aux autres de regarder les doigts, les pieds et le ventre pour les distinguer.
Nindorera Pierre, commissaire d’arrondissement à Bururi a été tué alors qu’il était hutu. Extérieurement on ne pouvait pas dire qu’il est hutu. Quand ils l’ont attrapé, il disait aux tueurs : «  Ne me tuez pas, je suis des vôtres, j’ai même participé dans vos réunions. » Les tueurs ont répliqué qu’il n’y avait pas de Hutu qui lui ressemblait. Il était en tenue de la JRR, ce qui les a encore excité. Ils l’ont déshabillé et ils l’ont tué nu. Quand les tueurs n’étaient pas sûrs de l’ethnie, ils discutaient avant de tuer quelqu’un.

6. Que s’est-il passé le 11 mai 1973 ?

Le 11 mai 1973, il y a eu des signes avant-coureurs de ce qui allait se passer où se préparer. Le major Kamenyero affecté à Rutana, le commissaire Muhuzenge André et le très connu chanteur d’umuduri, Emmanuel, sont venus à notre bistrot de Bukemba le soir. Cette buvette nous appartenait avec deux autres associés. Les travailleurs de l’Isabu venaient de percevoir leur salaire et certains étaient au bistrot. Les petits travailleurs de l’Isabu me demandaient des crédits de casier de bière ou beaucoup de bouteilles de primus et me disaient qu’ils n’attendraient pas la fin du mois pour me rembourser. Je me demandais où ils allaient trouver l’argent avant la fin du mois. C’est par après que j’ai compris que je devais mourir le même soir.
Un autre cas bizarre est le fait que le chauffeur du tracteur de l’Isabu, un certain Nyawenda, s’est approché du major Kamenyero et s’est mis à tripoter sur les épaulettes où il y avait ses grades en disant : «  Umugabo arihano yambaye ivyuma » ( ce monsieur porte des métaux).  C’était une provocation que les gens ne pouvaient pas se permettre dans les conditions normales. Kamenyero a demandé aux gens de rentrer chez eux et lui-même, le commissaire Muhuzenge et Emmanuel sont partis à Rutana.
Avant de rentrer à la maison moi et mes amis nous sommes passés au cercle de l’Isabu. C’est là que j’ai constaté que mon collègue de travail Mwoho Mathias qui était parti  travailler à Gisozi pour y rester la nuit était quant même revenu. Il n’avait pas eu beaucoup à faire et est rentré dormir à Bukemba. Par après, nous sommes rentrés  à la maison.
Vers cinq heures du matin, nous avons entendu des gens qui criaient dehors, comme en avril 1972 :« Mayi Muhutu, Mayi Muhutu ». Je suis directement sorti de la maison et j’ai pris fuite en caleçon. J’étais jeune et je pouvais courir vite. Je me suis dirigé chez Mwoho qui avait un fusil. Avant d’arriver chez lui, j’ai entendu qu’il y avait des bruits de fusil qui venaient de chez Mwoho. J’ai changé de direction et je suis allé au parking des véhicules de l’Isabu. Nous laissions toujours les clefs de contact dans les voitures. J’ai démarré une jeep Land Rover bâchée et j’ai pris la route vers le centre de Rutana pour chercher de l’aide. J’ai fait quelques 3 kilomètres et je suis arrivé à un endroit où les tueurs hutu avaient barré la route avec un tronc d’arbre. Je me suis arrêté et je fus attaqué par une foule de gens. Ils se sont acharné à casser la voiture mais personne  n’a songé ouvrir la portière de la jeep. J’ai engagé la marche arrière et j’ai pu m’éloigner de ces tueurs. Je ne pouvais ni rouler jusqu’ à Rutana ni retourner à Bukemba. Il n’y avait pas une autre route que je pouvais emprunter. J’ai abandonné le véhicule. Je me suis mis à fuir  à pied et je suis allé cherché de l’aide à Rutana, toujours en caleçon et sans souliers. J’ai fait la distance entre Bukemba et Rutana (18 km par route) à pied en faisant des détours pour éviter de rencontrer les tueurs, j’avais les pieds gonflés. J’étais accompagné par trois Hutu qui m’ont aidé à fuir et à traverser la rivière.

Entre temps, les médecins européens qui logeaient à Bukemba mais qui travaillaient à l’hôpital de Rutana ont envoyé une phonie à Rutana. Notre ami Kamenyero a intervenu avec des gendarmes mais a trouvé que la route était bloquée au même endroit où j’avais été. Il a pris les personnes qui fuyaient et est revenu au centre de Rutana. C’est au retour qu’il m’a vu sur la route très fatigué et découragé par l’idée qu’on avait tué toute ma famille. Il ne m’a pas pris par manque de place dans son véhicule.  Par après Kamenyero a demandé de l’aide à Gitega. Ils ont envoyé des renforts et  un hélicoptère est venu de Bujumbura avec J.B. Bagaza à l’intérieur.

Les tueurs hutu avaient rassemblé toutes les personnes tutsi qu’ils ont pu atteindre en un seul endroit et les avaient encerclées. Ils leur demandaient même de leur faire du thé en leur promettant qu’ils ne comptaient pas perdre beaucoup de temps. Ma femme et mes enfants étaient parmi les otages Quand l’hélicoptère est arrivé, il a survolé l’endroit à plusieurs reprises et les tueurs ont eu peur et ont pris la fuite. Les otages ont été évacués par après au centre de Rutana. Les membres de ma famille m’ont trouvé là. Ils ne sont pas venus ensemble et chaque fois que je voyais un venir, je me disais que les autres sont morts, mais finalement, ils sont tous venus.  J’étais trop fatigué et je suis resté trois jours au centre de Rutana. Les malfaiteurs ont volé tous nos biens. Ils ont tué deux agronomes : Ndayagumije Fulgence et Mbarirande Jean, Ngowenubusa secrétaire communal à Bukemba et une sentinelle du cercle qui était le grand frère de Ndayagumije Fulgence. En tout, ils ont tué une dizaine de personnes et la maison où habitait Mr  Mwoho a été brûlée avec l’essence prise dans la voiture de Nyagasa, que les tueurs n’avaient pas oublié de saccager.

D’autres attaques des Hutu ont eu lieu simultanément à Gihanga, Kirundo et Mabanda. Les Hutu de Bukemba ont fui vers la Tanzanie en 1973. En 1972, il n’y avait pas eu de problèmes à Rutana, même les gens de Makamba et Mabanda avaient trouvé refuge à Rutana.  Les réfugiés rwandais qui étaient à Gihanga  sont venus occuper les paysannats de Bukemba après le 11 mai 1973. Les Hutu qui habitaient les paysannats étaient venus de Kayanza. On a dit que le chef de ces tueurs à Bukemba était un certain Kiraziwe Gabriel, un Hutu riche et très influent. Voilà c’est ainsi que j’ai été contraint de retenir ce qui s’est passé en 1972 et 1973.

Dans le but de contribuer à l’arrêt de ce programme de génocide contre les Tutsi des rescapées du génocide contre les Tutsi de 1972 à Kabezi, ont accepté de témoigner sur ce qui leur est arrivé.

b. Témoignage de Mme Gahushi Dalie (née Muzirazuba).

Elle est née  en 1935 à Busumba, province Muramvya. Elle est la grande sœur du journaliste burundais Mutana Athanase. Elle était mariée à Gahushi Philippe fils de Gahushi Joseph. Gahushi Philippe était ami au Prince Rwagasore Louis. Au mois d’avril 1972, Gahushi Philippe était commissaire d’arrondissement à  Kabezi.
Deux jours avant le 29 avril 1972, l’administrateur communal de Kabezi qui se nommait Venant, avait dit à mon mari que des réunions de subversion se faisaient clandestinement à Ruziba. Lui et l’administrateur se sont convenus d’aller voir ce qui se passait la semaine suivante, après la fête du 1er mai 1972.
Mon mari est parti à Bujumbura pour acheter le nécessaire pour la fête du 1er mai et il n’est plus rentré. Ce jour je suis allé voir à l’hôpital de Mutumba une femme amie qui avait accouché. De retour nous nous sommes arrêtées en cours de route. Beaucoup de Hutu qui passaient nous agressaient. Ils m’ont dit par exemple : « Ikirihano cari caravyibushe » (cet animal était devenu trop gros). (Le pronom personnel « Ki » en kirundi est utilisé pour les animaux. La remplacer par un animal était déjà une insulte. Parler d’elle au passé signifiait que pour eux elle était déjà morte). Je trouvais ces agressions nouvelles et bizarres parce que d’habitude, j’étais respectée en tant que femme du commissaire. Nous voulions prendre un verre de bière  à cet endroit, mais nous avons changé d’avis parce que ces gens nous faisaient peur.
Au milieu de la nuit le 29 avril 1972, j’ai entendu des gens très nombreux qui encerclaient notre maison au centre de Kabezi. A un moment précis quelqu’un a dit « Fanya kazi » (ordre de commencer le travail en langue swahili). Ces personnes se sont alors mis à saccager notre maison. Elles n’ont pas eu de difficultés parce qu’à l’époque, il n’y avait pas de grillages métalliques sur les portes et les fenêtres. Elles sont entrées dans la maison et se sont mises à nous couper avec les machettes. Au moment où elles étaient en train de nous asséner des coups de machettes, un voisin hutu est venu en criant « il ne faut pas les tuer, ils ne savent rien de tout cela parce qu’ils sont nouveaux à Kabezi. ». Les tueurs hutu l’ont insulté et l’ont coupé aussi en morceaux. Il a été évacué par après à Mutumba par les militaires mais il a par après succombé de ses blessures. Il s’appelait Vital. Actuellement, sa veuve habite à Jabe. Son mari était juge à Kabezi et il est mort à cause de nous.

Plus tard nous avons appris que mon mari a été tué par les Hutu à Kizingwe près de Kabezi sur la route qui va à Bujumbura, dans la nuit du 29 avril 1972. Il avait pris un taxi. Il a été tué avec le chauffeur de taxi qui s’appelait Sonera, un Tutsi rwandais et une autre fille qu’ils avaient pris avec eux dans la voiture.

Dans la maison, ces tueurs hutu nous ont coupés, moi et tous mes enfants avec les machettes. Ils nous ont laissé pour morts. Moi j’ai retrouvé connaissance quelques jours après à l’hôpital Clinique Prince Louis Rwagasore à Bujumbura. Mes enfants qui ont été laissés pour morts mais qui ont pu être soignés sont : Fabiola qui avait 9 ans, Ange alias Shomé, Mbimbi et Alfred qui avait 8 ans. Ce dernier était blessé jusqu’aux poumon et a toujours des séquelles de ces blessures. Deux autres sont morts sur place.

Un garçon hutu qui travaillait chez moi comme domestique a été aussi tué par ces Hutu. C’était la nuit et ils l’ont pris pour mon fils Joseph qui fréquentait l’école secondaire à  l’Athénée National de Bujumbura et qui était venu en congé le week-end. Ce domestique s’était caché dans le faux plafond. Quand les tueurs l’ont découvert ils ont dit : « Voilà le fils de Gahushi ». Mon fils était venu le même jour de Bujumbura et les tueurs l’avaient vu et savaient qu’il était à la maison. Cela signifie que nous étions surveillés depuis la journée.
Mon fils Joseph est parvenu à fuir en caleçon. Quand les tueurs sont venus, il est parti voir Venant qui était administrateur communal. Ils sont partis ensemble se cacher. Le lendemain, ils sont revenus à la maison après le départ des tueurs. Ils ont amené   à l’hôpital de Mutumba, mon fils Alfred qui  était blessé et encore vivant. Il a été soigné à la maternité de Mutumba. Par après Joseph et l’administrateur communal se sont cachés au garage des sœurs de Mutumba. Quand les tueurs sont revenus, Joseph s’est habillé comme les rebelles d’un tissu qu’il a pris sur un tueur mort. Par après il a rencontré les militaires et a été reconnu par un des militaires Delino (Adelin) Nduwumwami. Ce militaire avait un t-shirt sous sa chemise de militaire, il l’a donné à Joseph qui s’est débarrassé du tissu pris sur le rebelle.

L’administrateur et Rudigi sont partis se cacher au garage des sœurs habillés comme des sœurs et ont passé entre les tueurs. Ils ont été sauvés eux aussi.

On m’a dit que les militaires nous ont évacué le dimanche vers dix heures. Les derniers mots que j’ai entendus de ces tueurs et qu’ils disaient quand ils me coupaient en morceaux sont : « Rwari rwamasaye basa » (Rw’ pronom qui remplace le bœuf ce qui signifie, « chers amis, le bœuf s’était vraiment engraissé »,  comme un bœuf près pour l’abattoir. Les commanditaires de ce génocide avaient eu soin de déshumaniser les victimes. Les victimes étaient tuées comme du bétail à l’abattoir.)
Je pense aussi que ceux qui sont venus nous tuer sont les mêmes qui avaient tué mon mari.
Ils ne l’ont pas cherché et à  un qui a demandé où  était mon mari, les autres tueurs lui ont dit : tu n’as pas vu où il est ?
Un autre infirmier tutsi rwandais qui s’appelait Sayinzoga a été coupé à la machette et laissé pour mort. Il a été soigné à la Clinique  Prince Louis Rwagasore.
Les tueurs avaient fait tout pour que je meure. J’ai eu des coups de machette sur la tête, sur l’épaule, sur le dos, deux sur le bras gauche avec un doigt coupé et deux sur le bras droit. Mes filles qui ont survécu ont reçu aussi beaucoup de coups de machette. C’est un miracle que nous n’avons pas rendu l’âme.
Après le 29 avril 1972, je ne suis plus retournée à Kabezi. Je n’avais rien à y chercher. Ils avaient pillé toute la maison. Je n’ai pas récupéré un nouveau bateau de pêche équipé de moteur, le bateau n°10 que mon mari venait d’acheter.

c. Témoignage de Madame Marguerite Nyankiye.

Elle est née dans la commune Muhuta, colline Gitunda. Elle a bien voulu nous faire son témoignage le 18 janvier 2008. Elle nous a dit que :
Son père Nyankiye Raphaël a été tué au mois de mai 1972. Il était né en 1908. Il a été tué avec son frère Songore Athanase et son petit enfant de 6 ans.
Les tueurs sont venus dimanche. Ils disaient qu’ils cherchaient les Tutsi. Ils étaient armés de machettes, serpettes et autres armes blanches. Ils ont trouvé mon père à la maison, le dimanche 30 avril 1972. Ils ne l’ont pas tué. Ils ont dit qu’il les a bien dirigés. D’autres rebelles sont venus plus nombreux le mercredi et l’ont tué. Les militaires sont arrivés, le lendemain jeudi et les ont trouvés déjà morts.

Ma mère et un autre petit enfant sont parvenus à fuir le dimanche et se sont cachés dans la brousse. Ma mère est revenue par après à la maison pour dire à mon père de fuir mais il ne voulait pas. Il disait que si à Bujumbura on a tué tous les Tutsi, il fuirait pour aller où. Les tueurs racontaient que tous les Tutsi ont été tués. Les militaires ont mis du temps pour arriver parce que les ponts étaient coupés. Ils ont laissés les véhicules sur la route en bas.

Les Hutu ont tué les Tutsi et surtout les hommes. Sur notre colline, ils ont tué aussi Nyarunwa, Mpahije (qui a laissé une fille qui s’appelle Judith et habite en commune Cibitoke-Bujumbura), Yamuremye qui était chef à Nyaruhongoka  et Donat le chef à Mutumba qui a été tué avec ses frères.

Ma mère a changé de cachette plusieurs fois, tantôt elle était dans la brousse tantôt dans les bananeraies. Les militaires l’ont trouvée près de la rivière Kirasa. Elle ne pouvait pas traverser la rivière puisque les tueurs avaient enlevé les troncs d’arbres qui servaient de pont. Quand elle a vu les militaires, elle a pensé que ce sont les mêmes tueurs, mais il y a un des militaires qui  l’a reconnue et qui l’a appelée.

Par après elle est montée avec les militaires à la maison et ils ont trouvé mon père et son petit fils déjà morts. Le petit fils était posé sur mon père. La maison avait été saccagée, le faux plafond enlevé et toutes les armoires cassées.

L’administrateur de Muhuta qui s’appelait Rudigi avait fui mais il a été tué en 1973. Ces chefs lui avaient dit de retourner au travail puisque l’ordre était rétabli.
En 1973, un individu  hutu est venu lui dire qu’il y avait des rebelles à Magara. Rudigi est parti alors avertir le commissaire Karibwami Jean alias Kinjo qui avait remplacé Gahushi tué par les Hutu le 29 avril 1972. Rudigi est parti avec sa voiture Volkswagen. Il était accompagné par un militaire qui le gardait et du nom de Michel. Il a pris le commissaire à Kabezi et sont partis voir ce qui se passait à Magara.

La même personne qui l’avait averti les a arrêtés en cours de route. Ils se sont arrêtés et ils se sont trouvés encerclés par une foule de Hutu. Ils ont été tués tous les trois dans la voiture.
Ma mère nous a dit qu’avant, le 29 avril 1972, un voisin hutu lui a dit  « RIMISHA ARIKO NI IVYACU » (fais cultiver mais c’est pour nous). Ils ne parlaient pas trop de ce qu’ils allaient faire.
Quand nous sommes retournés là, tous les voisins hutu étaient là. Ils nous disaient que ce sont des pygmées qui ont tué notre père. Dans notre voisinage, il n’y avait pas beaucoup de Tutsi. Les Tutsi ont été tués à l’église de Mutumba, le Dimanche. Il y avait beaucoup d’enfants parmi les morts.
J’avais un beau frère  instituteur, qui s’appelait Nkariza. Quand il revenait de la messe, un Hutu lui a dit qu’il se passait des choses graves, les Hutu cherchaient les Tutsi pour les tuer. Après il a pris sa famille (sa femme et 5 enfants) et ils sont partis se cacher chez les sœurs allemandes à la mission de Mutumba. Un autre enseignant caché chez les sœurs a pu être sauvé aussi.

Madame Gahushi Dalie au mois de Janvier 2008

Les cicatrices des coups de machettes assenés à Madame Dalie sur les bras.