La guerre du vocabulaire

Les uns parlent d’« événements », d’autres de « massacres », d’autres encore de « génocide ». En utilisant pudiquement le terme d’« événements », le pouvoir de Michel Micombero cherchait à éviter une terminologie évoquant explicitement le sang versé, car, il se serait alors trouvé dans l’obligation de dire devant la communauté internationale, qui étaient les bourreaux et qui étaient les victimes. Le terme « événements », qui a fini par s’imposer dans le langage courant, était donc facile et confortable, parce qu’il peut bien être approprié à une pluie abondante qui dévaste les champs, détruit les maisons et emporte des vies humaines, ou à un match mémorable de football. Bref, comme un événement peut être heureux ou malheureux, réduire ce qui s’est passé en 1972 à « quelque chose qui est arrivé » sans plus, cache mal un sentiment de gêne de la part du régime de la 1ère République face à ses propres responsabilités. En parlant de « massacres » des Hutu et/ou des Tutsi, cette terminologie est, de la part de ceux qui l’utilisent, beaucoup plus précise, car on a le sentiment que le nombre des victimes est très important

En revanche, en évoquant le « génocide » des Hutu pour les uns, des Tutsi pour les autres, l’accusation est non seulement précise, mais appelle forcément à désigner les commanditaires qui ont voulu qu’il en soit ainsi. La communauté internationale est généralement prudente pour ne pas dire réticente dans la reconnaissance officielle de cette appellation, parce que cela suppose que les Nations-Unies passent du stade des accusations verbales à celui de l’instauration d’un tribunal international chargé de juger les criminels génocidaires. C’est ce qu’ont réclamé durant de longues années la diaspora hutu avant de se murer dans le silence depuis 1993.

C’est qu’entre temps, d’autres massacres aussi massifs s’étaient déroulés visant les familles tutsi, qui ont été mis sur le compte des leaders hutu. Aussi, des associations de lutte contre le génocide regroupant majoritairement les membres de la communauté tutsi réclament-elles à leur tour et avec insistance l’installation d’un tribunal pénal international pour juger les crimes de 1993, sans qu’ils puissent se faire plus entendre que les voix qui souhaitaient le jugement de ceux qui ont trempé dans les « événements » de 1972. Cette indifférence de la communauté internationale vient du fait que l’on considère cyniquement, aux Nations –Unies et ailleurs, que dans notre pays, il y a eu un, si l’on peut dire, équilibre de la terreur, dans une sorte de match nul entre les victimes tutsi et les victimes hutu. Car, aux yeux de New York, juger les uns sans juger les autres serait une sorte d’injustice et de parti pris pour une ethnie en défaveur d’une autre. Cette vision onusienne semble correspondre à celle du pouvoir actuel, par crainte qu’un tribunal international ferait comparaître quelques-uns des dirigeants en place, à commencer par le premier d’entre eux. Mais l’exemple du Rwanda est passé par là, et c’est bien pourquoi les membres de l’accord-cadre pour la restauration d’un état de droit ne cessent de rappeler qu’en ce début du 21ème siècle et 18 ans après le génocide de 1994 chez notre voisin du Nord, ce crime des crimes doit être banni pour toujours.

Méprise sur l’heure du « coup d’envoi » des massacres, ou l’Imana des Tutsi.

Afin de rendre facile la liquidation systématique dans tout le pays des dirigeants tutsi, civils et militaires, les chefs des mutins avaient suggéré l’organisation des soirées dansantes aux chefs-lieux des huit provinces qu’il y avait à l’époque. Ce genre de rencontres « gaies » étaient ancrées dans les mœurs de la 1ère République, puisque son fondateur, Michel Micombero, en était particulièrement friand. Il était donc facile de convaincre les gouverneurs de province de suivre l’exemple du « chef », d’autant plus facilement que le pays se trouvait à la veille d’un long week-end qui devait s’achever avec le lundi 1er mai 1972, fête internationale du travail. Tous les hauts fonctionnaires de chaque province, qui se comptaient sur les bouts des doigts d’une main, s’apprêtaient donc à prendre part à ces soirées dansantes, au cours desquelles ceux appartenant à l’ethnie tutsi devaient être surpris dans une telle ambiance de fête et massacrés. A Bujumbura, il était prévu que le président de la République se rende, avec la quasi-totalité des membres du gouvernement, des chefs militaires et des hauts cadres de la fonction publique, au mess des officiers devenu aujourd’hui celui des sous-officiers, situé à quelques mètres de l’Iscam. C’est alors que peu après 19 heures, le capitaine Kinyomvyi, un officier de taille géante qui assurait la sécurité rapprochée de Micombero, en tant que garde-corps, se rendit au mess pour s’assurer que tout était en ordre pour que la sécurité du chef de l’Etat soit garantie.

Après avoir dépassé légèrement la cathédrale Regina Mundi et parvenu à l’endroit exact où se trouve construit le monument du Soldat Inconnu, les mutins confondirent la voiture du capitane Kinyomvyi et du cortège des véhicules qui l’accompagnaient à celui de Micombero. Presque tous ceux qui étaient à bord, dont le garde-corps du président furent massacrés sauvagement. Ceux qui se rendirent dès le lendemain matin à la morgue de la clinique prince Louis Rwagasore, se souviennent encore avoir vu de leurs yeux le corps du capitaine allongé et couvert du drapeau national et une quinzaine d’autres corps sans vie massacrés comme lui la veille au soir.

Or, ceux qui avaient programmé la décapitation des institutions de cette manière avaient fixé le « coup d’envoi », non pas à 19 heures, mais peu après 21 heures. Cette méprise sur le début des massacres alerta Micombero et son entourage qui s’apprêtaient à se rendre au mess des officiers, et l’ordre fut immédiatement donné dans toutes les provinces du pays pour que les soirées dansantes soient annulées. Cette « erreur » des mutins hutu de Bujumbura que l’on appelle encore « l’Imana des Tutsi », aurait pu modifier le cours de l’histoire du Burundi, au cas où elle n’aurait pas été commise. Les Hutu l’ont toujours regrettée, les Tutsi s’en sont toujours réjouis, même si elle n’est pas parvenue à sauver la vie à d’autres Tutsi décimés par milliers au Sud du pays, que les propagandistes hutu continuent de nier, et sur lesquels tout à été dit et écrit et son contraire, depuis 37 ans.

29 avril 1972, 21 octobre 1993, à chaque ethnie ses martyrs.

Rien qu’à partir du vocabulaire, tout oppose les deux principales ethnies burundaises, sur ce qui se passa à partir du 29 avril 1972 et durant les semaines qui suivirent, et ce qui se déroula après l’assistanat de Melchior Ndadaye le 21 octobre 1993. Il y a 38 ans donc, une attaque en provenance de Tanzanie visant les Tutsi s’abattit sur le Sud du pays. Michel Micombero et son entourage crurent dans un premier temps à une attaque des monarchistes revanchards qui voulaient rétablir Ntare V sur le trône royal. Cette méprise coûta la vie au jeune monarque qui fut froidement abattu au camp commando de Gitega où il était interné. Dès que l’identité des assaillants fut connue, le pouvoir de Micombero se lança alors dans une répression aveugle de tout ce que l’ethnie hutu comptait comme intellectuels ou présentés comme tels. Tous ceux qui étaient arrêtés se laissèrent conduire sans résistance, dans l’espoir de bénéficier d’un procès public à l’instar de celui qui venait de se dérouler quelques mois auparavant, opposant « Bururiens » et « Ijendo-Muramvyiens ». Il n’en fut rien pourtant, et cette attitude candide de ceux qui firent ce voyage sans retour a toujours rempli de rage tous les Hutu de ce pays, qui jurèrent depuis, qu’on ne les y reprendrait plus jamais. Depuis cette sombre période jusqu’à ce jour, la communauté Hutu considère tous ceux qui périrent de cette manière – les victimes tutsi non comprises – comme des martyrs qui méritent qu’on leur construise un monument, afin d’immortaliser l’intolérance et la méchanceté des Tutsi.

Mais le problème est que les Tutsi souhaitent également la construction d’un autre monument symbolisant lui, la cruauté des Hutu qu’ils manifestèrent de manière sanglante après l’assassinat de « leur » président, Melchior Ndadaye, le 21 octobre 1993. C’est le Dr Jean Minani, alors ministre de la santé qui lança le coup d’envoi des massacres à partir de Kigali, en utilisant la radio nationale rwandaise lui prêtée par Juvénal Habyalimana avec plaisir. Des dizaines de familles tutsies périrent massacrées, des femmes enceintes éventrées, de jeunes lycéens brûlés à Kibimba, tout cela pour venger la mort d’un président que ces fœtus ne connaissaient pas. Aussi, les associations de lutte contre le génocide – Ac génocide Cirimoso en tête – ne cessent-elles pas depuis, de réclamer l’instauration d’un tribunal international pour juger les génocidaires au nom du « plus jamais ça ! ». Ainsi donc, martyrs de 1972 contre martyrs de 1993, tel est le face-à-face hutu-tutsi depuis ces sombres périodes tragiques, auquel rien ni personne ne semble pouvoir mettre fin.

Michel Micombero, avait-il réellement le choix ?

« Les événements de 1972 » constituèrent l’enchaînement d‘autres « événements » moins sanglants, ceux de 1965 et ceux de 1969. Dans le premier cas, une tentative de renversement de la monarchie échoua in extremis en octobre 1965. Le palais royal où repose Melchior Ndadaye fut attaqué, Mwambutsa IV échappa de justesse et prit la fuite vers le Congo pour s’installer définitivement en Suisse où il s’éteindra en 1977. Son premier ministre, Léopold Biha, fut laissé pour mort après avoir été criblé de balles.

Pendant ce temps, d’autres insurgés Hutu, sous la houlette de Paul Mirerekano, prirent la direction de Bukeye où ils massacrèrent nombre de familles tutsi de la localité de Busangana. Faudrait-il rappeler que toutes les institutions de l’époque, politiques comme militaires, étaient dominées par l’ethnie majoritaire ? Sans mettre en accusation tous les leaders hutus de l’époque de manière globale, certains parmi eux et non des moindres, à commencer par Gervais Nyangoma, alors ambassadeur aux Nations-Unies qui prononça en 1964 un discours anti-tutsi particulièrement incendiaire à l’actuelle Place de l’Indépendance, rêvaient toujours de la « révolution sociale » à la rwandaise de 1959, synonyme de prise du pouvoir par l’ethnie majoritaire accompagnée de l’élimination physique des Tutsi.

Quatre ans plus tard, la tentative de prise du pouvoir qui fut étouffée dans l’œuf s’inscrivait dans cette même logique. Elle impliquait des dirigeants politiques et militaires hutus dont 22 furent condamnés à mort et exécutés le 23 décembre 1969. D’où la question posée en titre : Michel Micombero avait-il réellement le choix en 1972 ? Le simple fait de la poser peut paraître provocant dans l’esprit de la communauté hutu, tellement il est clair, à ses yeux, que tous ceux qui furent tués il y a 38 ans, étaient des « démocrates » innocents. Mais l’ancien président avait en tête la contamination rampante de la « révolution sociale » à la rwandaise dont était admirative une bonne partie des dirigeants hutu.

Certains stratèges de Micombero voulaient donc le pousser en quelque sorte à infliger une « leçon » durable aux Hutu, plus sévère que celle de 1965 et de 1969, afin que plus jamais ils ne rêvent de la « révolution sociale » à la rwandaise. Si on ajoute à cela la non-maîtrise des événements – Micombero fut surpris de ce qui se passa dans la soirée du 29 avril 1972 – ainsi que la nature tout comme l’ampleur du danger, une partie des Tutsi peuvent comprendre, sans du tout la justifier, la vive réaction de l’ancien président. Pour faire bonne mesure, d’autres pensent qu’un procès comme celui de 1969 et de 1971, aurait dû être organisé pour l’Histoire, afin que les leaders hutu de l’époque expliquent pourquoi il a fallu éliminer les paysans tutsi de Bururi et de Makamba pour prendre le pouvoir à Bujumbura.

Arthémon Simbananiye ou le symbole vivant du silence et de l’embarras des Tutsi.

« En 1989, j’ai accueilli Christ ! ». Telle fut la réponse précise à deux questions tout aussi précises d’un journaliste burundais qui, au cours d’une conférence de presse organisée à l’hôtel « Source du Nil » en juin 2005 par l’ancien tout-puissant ministre des affaires étrangères de Micombero, voulait qu’il apporte quelques éclaircissements sur certains épisodes de la République micomberienne. La première question était relative à la période située entre le mois de juillet 1971 et celui de janvier 1972, lorsque des politiciens de Muramvya et d’Ijenda furent arrêtés, jugés puis condamnés jusqu’à la peine capitale pour une dizaine d’entre eux, qui, fort heureusement pour eux, ne fut jamais appliquée. La deuxième question invitait M. Simbananiye à dire pourquoi il était allé à Kampala mentir à Idi Amin Dada au début du mois d’avril 1972 pour qu’il lui remette NtareV qui, de retour dans son pays, serait traité avec « les honneurs dus à son rang ».

En répondant par ce mysticisme qui a laissé tout le monde pantois, l’ancien homme fort de la 1ère République n’a fait que traduire l’embarras de tous les acteurs de premier plan qui ont joué un rôle majeur dans « les événements de 1972 », dont Simbananiye est l’un des derniers survivants. Il y a quelques années, la rédaction de l’Agence Net Press reçut la visite d’un de ses lecteurs, un ancien officier aujourd’hui en retraite et qui collabora avec le régime de Micombero et celui de Bagaza. Comme on lui demandait pourquoi il ne prenait pas la plume pour éclairer les générations actuelles sur ce qui se passa en 1972, laissé aux seuls intellectuels hutu et aux prétendus chercheurs européens généralement anti-tutsi, l’hôte de Net Press répondit alors qu’il voulait bien le faire, mais qu’il hésitait à faire le premier pas.

Ce silence, cette gêne symbolisent bien l’attitude des Tutsi face à ce qui se passa en 1972. Ils sont malheureusement comblés par des affirmations et des statistiques tantôt imaginaires, tantôt surgonflées (voir plus loin) sur la responsabilité de ceux qui sont mis en cause et sur le nombre des victimes. En raison de ce silence, presque le monde entier est convaincu qu’en 1972, Micombero et son armée se sont réveillés un bon matin, décidés à réduire une fois pour toutes au silence les Tutu, « coupables uniquement » de réclamer « pacifiquement » une démocratie pluraliste et majoritaire afin qu’ils partagent le pouvoir avec « ces méchants Tutsi », qui ne voulaient pas du tout en entendre parler.

Et pourtant si cet homme-là (Arthémon Simbananiye) acceptait de prendre la plume – et il en est capable – pour faire le récit des « événements de 1972 », son livre servirait de référence. Son contenu serait certainement contesté par les tenants d’une vision européeno-hutu de ce qui se passa il y a 38 ans. Mais ses mémoires auraient le mérite d’exister, après quoi le « pasteur » aurait tout le loisir d’aller raconter le plaisir qu’il a eu d’avoir « reçu Christ », il y a 21 ans.

Existe-t-il un lien entre le procès de 1971 et celui qui n’a jamais eu lieu en 1972 ?

C’est par un bref communiqué radiodiffusé que l’on apprit, au matin du dimanche 30 avril 1972, qu’une attaque rebelle avait eu lieu la veille au Sud du pays, faisant de nombreuses victimes. On apprendra plus tard que certains commanditaires de ces massacres venaient d’être arrêtés puis condamnés à des peines aussitôt appliquées. Et lorsque la communauté internationale commencera à prendre connaissance plus tard de l’ampleur de la répression –internet n’existait pas encore – la réponse officielle du pouvoir était toujours la même : « seuls les coupables ont été punis ».

Certains observateurs de l’époque établissent une corrélation entre le procès de 1971 qui opposa les politiciens de Bururi et ceux d’Ijenda et de Muramvya d’une part, et la justice expéditive qui envoya à la mort des milliers d’intellectuels Hutu d’autre part, à partir du 30 avril 1972. S’il n’y avait pas eu « les événements de 1972 » qui réconcilièrent l’ensemble de la minorité ethnique face au « danger commun », il ne fait guère de doute que ce conflit tutsi-tutsi aurait atteint des proportions haineuses inédites aux conséquences extrêmement graves.

Les étudiants de l’ex-université officielle de Bujumbura (Uob) et de l’ex-école normale supérieure (Ens) se souviennent encore que la haine Bururi-Muramvya se répercutait dans les deux campus, à tel point qu’un étudiant tutsi de Bururi préférait partager un verre à la cantine avec un « ami » Hutu plutôt qu’avoir sur une même table un étudiant d’Ijenda ou de Muramvya et vice-versa. Bien que « les événements de 1972 » aient été le prolongement de ceux de 1965 et de 1969, il n’est pas exclu de penser que leurs concepteurs aient décidé de les précipiter durant les premiers mois de l’année 1972, de telle manière qu’il puisse y avoir une certaine confusion dans l’organisation de la contre-attaque, ce qui fut réussi partiellement. En effet, les Ijendo-Muramviens qui venaient d’être graciés en janvier 1972 et dont les peines de mort étaient commuées à la prison à perpétuité pour le cas de Jérôme Ntungumburanye et de Marc Manirakiza par exemple, connurent des conditions carcérales très dures après le 29 avril 1972, alors qu’avant, ils étaient presqu’en semi-liberté, en étant autorisés à faire des sorties pendant la journée. Dès lors, ils furent purement et simplement internés dans les cachots pour plusieurs semaines, par ce qu’on ne savait jamais.

La morale de cette histoire au double sens du terme est que, dans ce pays décidément maudit par le diable et le Bon Dieu, si les Hutu n’avaient pas existé, les Tutsi se seraient livrés leur « Guerre de 100 ans » et si les Tutsi n’avaient pas existé, les Hutu se seraient eux aussi entredéchirés pour une période encore plus longue et ce n’est pas le processus électoral en cours qui viendrait nous démentir.

Le bilan des victimes toujours controversé.

Dès le dimanche 30 avril au matin, la radio nationale annonça l’attaque sur le Sud du pays par des rebelles avec le soutien des Mulélistes et dressa un premier bilan de 50.000 morts. Sans que l’on sache, ni quand ni comment cette comptabilité avait été effectuée, les milieux hutu restent toujours convaincus que le nombre imaginaire des victimes tutsi était destiné à justifier d’avance la répression excessive qui allait s’abattre sur leur communauté. Plus tard, le pouvoir de Micombero se refusa imperturbablement à préciser le nombre des intellectuels hutu éliminés. Et lorsque les médias étrangers – surtout belges – insistaient pour connaître le nombre des victimes, le chef de l’Etat répondait invariablement : « seuls les coupables ont été punis ».

En ce qui concerne le nombre des victimes, Herménégilde Niyonzima les estime à 300.000, dans un livre publié il y a quelques années et intitulé : « Burundi, terre des héros non chantés ». Ce chiffre suscita des débats au cours d’une conférence-débat qui a suivi la parution du livre, et l’ancien époux d’Alice Nzomukunda fut incapable de répondre à une question posée par le professeur Evariste Ngayimpenda, historien et surtout démographe. Celui-ci fit remarquer à l’auteur que, si le nombre des victimes hutu avait été celui-là, entre le recensement de 1979 et celui de 1990, la population burundaise se serait accrue d’à peu près 9%. Or, fit remarquer le Pr Ngayimpenda, toutes les statistiques indiquent que les pays où la population se multiplie le plus dans le monde, connaissent, un taux de croissance démographique de près de 3%. Cette question bien précise n’a jamais obtenu de réponse jusqu’à ce jour et Evariste Ngayimpenda interrogé plus tard sur le silence du conférencier, affirma qu’il lui était impossible de répondre quoi que ce soit.

Mais c’est Festus Ntanyungu qui est allé loin dans la manipulation des chiffres. Au cours d’un débat sur une radio privée, il y a deux ans, il a avancé le nombre d’intellectuels hutu tués à 1 million. A ce titre indicatif, au cours de l’année académique 1971-1972, l’université officielle de Bujumbura et l’école normale supérieure, réunissaient à peine toutes les deux un nombre total d’étudiants dépassant à peine les deux cents. En ce qui concerne les écoles secondaires, elles étaient si peu nombreuses qu’elles étaient seulement à Bujumbura, Gitega et Bururi.

C’est pourquoi les chiffres les plus réalistes sont ceux de Jean-Pierre Chrétien et du Fnuap. Dans un livre publié il y a quelques années et commenté au mois de février 2008 sur Rfi dans son émission « Mémoire d’un continent », l’historien français situe le nombre des victimes hutu entre 100.000 et 200.000. Quant au fond des Nations Unies pour la population, dans son enquête réalisée conjointement avec le département de la population relevant du ministère de l’intérieur, les Hutu massacrés en 1972 varieraient entre 90.000 et 120.000.

Génocide des Hutu et/ou génocide des Tutsi : les deux positions extrêmes.

Pour la majorité des Hutu, le seul génocide connu au Burundi est celui de 1972 et pour la majorité des Tutsi, le seul génocide qu’a connu le Burundi est celui de 1993. Cette divergence s’explique sur la primauté déjà évoquée de la démocratie pour les premiers et celle de la sécurité pour les seconds. L’argument que la minorité tutsi trouve imparable repose sur un rapport publié en 1996 par le conseil de sécurité des Nations Unies qui a reconnu que des « actes de génocide » avaient été commis après l’assassinat de Melchior Ndadaye en octobre 1993. Quant aux Hutu, ils se basent sur les affirmations des missionnaires blancs installés au Burundi à l’époque et sur les médias belges, principalement les quotidiens bruxellois « La libre Belgique », « Le Soir » et surtout « La Cité » ainsi que l’hebdomadaire « Pourquoi pas » également diffusé dans la capitale belge. Mais les Hutu avancent un autre argument apparemment consistant, celui de l’opacité à l’époque du parti unique marquée par l’absence des médias privés qui explique que les intellectuels hutu ont été massacrés presqu’à huis clos par un régime qui s’est perpétué durant de longues années encore. Si le régime de Micombero n’avait pas survécu aux événements de 1972 comme celui de Habyalimana au Rwanda après le génocide de 1994, un pouvoir pro-hutu qui aurait suivi aurait tout fait pour faire accepter aux Nations Unies, via le gouvernement belge, qu’il y avait bel et bien eu un génocide au Burundi en 1972.

Cette divergence de vue sur la tragédie de 1972 et de 1993 entre les deux principales communautés ethniques a été clairement exprimée par Sylvestre Ntibantunganya et Diomède Rutamucero. Il y a une dizaine d’années, alors que Koffi Annan effectuait une brève visite dans la capitale burundaise quatre ans ou cinq ans après les massacres massifs des Tutsi en 1993, l’ancien président de la République avait glissé à l’oreille de l’ancien secrétaire général des Nations Unies que seul le génocide qui a marqué l’histoire du Burundi est celui de 1972 qui avait coûté la vie aux Hutu.

De son côté, Diomède Rutamucero, le président d’une des deux branches de Pa-Amasekanya, dans un livre toujours interdit de publication, écrit que tous les massacres de 1965, 1969, 1972, 1988 et 1993 constituent autant de génocides contre les Tutsi seulement. Quant à la principale association de lutte contre le génocide, Ac-génocide Cirimoso, présidée par le Pr Venant Bamboneyeho, les 21 de chaque mois, elle réunit au Carrefour de la Jrr ses militants et sympathisants pour honorer la mémoire des victimes tutsi de 1993 et rarement celles hutu de 1972.

Mais la question qui ne trouverait probablement pas de réponse satisfaisante de la part des représentants de deux ethnies serait de savoir si, dans l’hypothèse où les Nations Unies ou les médias belges n’avaient pas désigné les massacres de 1972 et de 1993 d’actes de génocide, cela aurait signifié que ce crime des crimes n’a pas été commis au Burundi.

Bujumbura, le 26 avril 2012 (Net Press)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s