Extraits du livre de Manirakiza

Extraits du livre de Manirakiza ( page 119 -141) qui se rapportent aux événéments de 1972

Il est d’une violence inouie. Marc Manirakiza l’a reproduit dans son livre Burundi: de la révolution au régionalisme: 1966-1976, publié en 1992 à Bruxelles. Pour mettre un peu de contexte, au moment de l’éclatement du génocide des tutsi de 1972, Marc est emprisonné à Rutana, dans le cadre du procès de 1971. Son livre a donc trait à ce procès, mais il contient aussi des passages qui se rapportent aux événéments de 1972.

Voici quelques extraits du livre de Manirakiza( page 119 -141).

« Peu avant la fin du mois d’Avril 1972, le commissaire d’arrondissement de Rutana, André Muhuzenge, confia un homme d’une trentaine d’années au Directeur de la prison, Pierre Butoyi, en lui disant : « ne lui faites aucun mal, gardez-le jusqu’à demain matin ». Personne ne fit attention à cet individu. Pour nous, ce n’était qu’un prisonnier de plus. Le lendemain matin, Muhuzenge vint le chercher pour le conduire à Ruyigi, au chef-lieu de province. Par la suite, Muhuzenge m’expliquera que cet homme était venu lui annoncer que quelque chose de très mauvais se préparait au delà de la frontière. Il faut préciser que Rutana n’est qu’à quelques kilomètres de la frontière tanzanienne. Le gouverneur de Ruyigi, Wilson Makokwe, escorta lui même l’individu jusqu’à Bujumbura. Mais les services de sécurité accordèrent, parait-il, peu d’attention à ses déclarations.

Le 29 avril 1972, à treize heures, par décret no 501/69, Micombero congédia en bloc son gouvernement, les membres des cabinets ministériels et le Secrétaire National du Parti. C’était la première fois qu’une telle chose se produisait. D’habitude, il révoquait un, deux ou trois ministres, mais jamais le gouvernement dans sa totalité. La surprise fut extrême dans le pays. Que s’était-il passé? Que se préparait-il? Le Burundi ne cessait d’inquiéter l’opinion.
C’est dans la soirée qu’au sud du pays, dans la province de Bururi, éclatèrent les troubles raciaux les plus sanglants de l’histoire de ce petit pays. Vyanda, Nyanza-lac, Rumonge et Mabanda, le chef-lieu de Bururi, furent dévastés par des éléments drogués qui se croyaient invulnérables face aux armes (qui étaient comme de l’eau, disaient-ils) des troupes gouvernementales. Munis de machettes, ces hommes qui avaient été entrainés en Tanzanie, se livrèrent à d’horribles exactions. Leur objectif était de massacrer tous les tutsi, hommes femmes, vieillards, enfants et foetus. Des tracts en appelaient à cette extermination totale; jugez-en :

Urwandiko ku nshigwarimenetse
Barundi, Barundikazi, Bakozi b’uburundi,
Mwebwe abemeye gupfa no gukira baharanira bo bantu batobato kuvugira ijambo mu ntwaro y’igihugu cacu no mu Makungu
« Turabaramukije Ibikorwa »

· Kubera ko twese twamaze kwitanga ko incungu ya bene wacu twemeye kuyobora tukabakura mu buja bw’abatutsi.
· KUBERA UBUGAMBURUTSI, ubutwari n’ukwiheba mu kurwanya umwansi aho ari hose ariyo shimikiro y’inganji.

1. Ve hasi, vire hasi rimwe. Fata icumu, umuhoro, umupanga, umuheto n’ubuhiri murwanye umututsi aho mumuziga hose
2. Barwanashaka dufatane mu nda turwanye umututsi tutiziganya guhera ku ntwaramiheto, ku batwara bose ntidusige n’uwo kubara inkuru, dushigwe tubashubije mu kuzimu.
3. Ni mufate abashikiranganji, ba gouverneurs, ba commissaires, ba administrateurs, aba conseillers na ba gacimbiri ba Batutsi hamwe n’abakuru b’umugambwe mubice n’abagore n’abana babo n’inda mumene.
4. Ni duhiganwe turushanye ubutwari, ubugamburutsi n’ubukerebutsi mu guhora bene wacu gushika aho ata mugabo, ata mugore, ata mwana w’umututsi aba akivugwa mu gihugu cacu.
5. Ntihagire Umututsi n’umwe abajana canke mushira mu mbohero mpaka mushigwe mushize mu kuzimu.
Murwanashaka kurikiza ibikurikira navyo ni ho uzoba ushigikiye n’umutima wawe wose, n’ubwenge bwawe bwose umugambwe w’abakozi b’Uburundi n’intwaro y’abakozi b’abarimyi.
1. Rwanira umugore n’abana. Rwanira agatongo ka Basogokuru, aho uri hose ugume uraba ko ata mututsi n’umwe, umugabo, umugore canke umwana agihema.
2. Murwanashaka aho uri hose hitana abavandimwe bose, ubigishe muhane ibigaba vyose, bitabafasha kurwanya umututsi, mubibohe mubite mu mvuto tuzobacira urubanza.
3. Aho mwatinyiye umwansi hose humuriza abavyeyi, abagore n’abana, mushinge intwaro y’abantu batobato irongowe na mwebwe nyene.
4. Mufashe igisagara, sigeho intwari nkeyi z’ukurinda ibintu vya Leta kurinda intwaro nshasha no kwinjiza abantu mu mihari, Abandi komeza kuj’imbere gushika aho muzohwana n’izindi nshigwarimenetse zivuye ahandi.
5. Nshigwarimenetse aho uri hose, kurikiza izi mpanuro Umugambwe w’Abakozi uguhaye, zishire ku muzirikanyi ejo Uburundi tuzoba tubuvyinamwo amayaya twicaye kuwadushizeko umuhunda, ku watwangaje, abadusohoye mu rwo twiyubakiye, ku watugomeza inka ziwe tukibona, ku wo twamyira akongera akatunywesha ibimyira vyiwe. Ku watugumije mu buja gushika n’ubu, ku wadukoresheje ibimoko biri ku nyo, ku watwiba w’imburakimazi : UMUTUTSI.

La traduction suivante est de l’auteur du livre.
1. Debout tous comme un seul homme. Armez-vous de lances, de serpettes, de machettes, de flèches et de massue et tuez tout tutsi où qu’il se trouve.
2. Que tous nos partisans s’unissent pour exterminer jusq’au dernier tutsi, qu’il soit militaire ou dirigeant.
3. Attaquez-vous aux ministres, aux gouverneurs, aux commissaires, aux administrateurs, aux conseillers, aux cadres du parti uniquement tutsi. Massacrez-les avec leurs femmes et enfants, n’hésitez pas à éventrer les femmes enceintes.
4. Rivalisons de courage, de discipline, d’agileté pour exterminer tout homme, toute femme et tout enfant de l’ethnie tutsie et que l’histoitre n’en parle plus.
5. Pas d’emprisonnement, pas de jugement pour les tutsi. Tous, femmes, et enfants dans la tombe!

Aussitôt dit , aussitôt fait.

A Rumonge où se tenait une réunion du parti, la plupart des fonctionnaires tutsi furent massacrés à coups de machettes et de lances.

A Bururi, les commissaires d’arrondissement, les administrateurs, les procureurs, les substituts, tous les tutsi qui représentaient l’autorité furent massacrés avec leurs familles. Ceux qui en ont réchappé n’ont jamais trouvé les termes pour décrire les atrocités dont ils ont été témoins

A Bujumbura, c’est vers 20 heures qu’une bande armée de machettes et d’explosifs envahit la capitale. Il devait y avoir 200 personnes qui entreprirent de brûler des voitures, massacrer les passants, jeter des explosifs. Ces hors-la-loi drogués se dirigèrent ensuite vers le camp militaire de Muha mais ils furent interceptés par les hommes de garde. La bataille fut de courte durée. Trois militaires furent tués et les rebelles laissèrent 30 personnes sur le terrain. Ils se dispersèrent dans la brousse environnante. Un autre groupe, qui avait pris la direction de la radio fut anéanti.

A Gitega, la bataille entre les rebelles et les forces de l’ordre fut moins grave. Une cinquantaine d’hommes voulurent s’emparer du camp militaire, mais ils furent repoussés sans peine.

A Cankuzo, poste frontalier du nord-est, une trentaine de révoltés furent aisément maitrisés.
Cette nuit là, en dehors de ces points chauds, le pays demeura calme. Il ne réalisa ce qui s’était passé que le lendemain 30 avril quand la Voix de la Révolution annonça la nouvelle à 10 heures.

Une chose avait cependant paru étrange : la Voix de la Révolution, dont les émissions débutaient à 6h30, était restée muette. Certains avaient même cru à une panne. La radio annonça que des éléments monarchistes avaient envahi le pays en plusieurs endroits. Leur but était de libérer Ntare, qui avait d’ailleurs péri dans le combat (sic).

L’état d’urgence fut proclamée sur toute l’étendue du territoire. La circulation entre les provinces fut interdite; le couvre-feu décrété dans tout le pays de 18 heures à 6 heures du matin. Les provinces furent placées sous contrôle militaire. Quelques personnalités, toutes originaires de Muramvya, comme l’ex-premeir Ministre Léopold Biha, l’ex-Ministre Pie Masumbuko, l’ex-président de l’Assemblée Nationale Thadée Siryuyumusi, le Directeur Général de l’Agriculture, Raphael Remezo, le Directeur de la Maison du Parti, Boniface Mbuzenakamwe furent arrêtés. Dans l’esprit des dirigeants, c’étaient les monarchistes de la province de Muramvya qui avaient fomenté le coup.

Comment ces hommes avaient-ils conçu le génocide des tutsi ?

Le 30 Avril était un dimanche. De plus c’était la veille de la fête internationale du travail. Le week-end étant long, la plupart des militaires étaient en permission.

Pour faciliter le massacre des plus hautes autorités tutsies des grands centres, les cerveaux de l’opération avaient imaginé l’organisation de soirées dansantes dans tout le pays. Par exemple à Rutana, la fête avait été organisée à l’initiative du commissaire adjoint d’arrondissement, Mr Michel Buyoya. Les participants affirmèrent plus tard qu’il se retirait toutes les demi-heures dans sa chambre pour écouter la radio, car il avait été convenu que l’ordre d’exterminer les tutsi serait donné sur les ondes.

Le dimanche matin, vers 6 heures, alors que la fête touchait à sa fin, Michel Buyoya monta dans sa voiture pour descendre, disait-il à Bujumbura où une affaire urgente l’attendait. En réalité, il allait aux nouvelles puisque la radio n’avait rien annoncé. L’affaire avait capoté. Buyoya ne revint jamais à Rutana.

Que s’était-il passé ?

Pour le plus grand malheur des comploteurs, l’ordre et l’exécution ne s’étaient pas enchainés comme il fallait.

Le capitaine Marcien Burasekuye, organisateur en chef de la soirée des officiers de Bujumbura, qui devait débuter à 22 heures, avait convié tous les hauts gradés tutsi et même le Président de la République. Les rebelles étaient censés surgir à 23 heures pour accomplir leur sinistre besogne.

Ces hommes drogués s’étaient cachés dans la brousse autour de la capitale. Trop pressés d’en finir sans doute, ils s’ébranlèrent vers 20 heures, bien avant la soirée dansante.
Cette précipitation gâcha tout. Ils ne trouvèrent personne au mess des officiers et ne sachant que faire, se débandèrent.

Dans leur égarement, ils réussirent quand même à brûler les voitures des passants et à tuer trois militaires (dont le capitaine Dodelin Kinyomvyi) qui rentraient paisiblement dans leur camp. L’ordre attendu dans tout le pays ne fut pas transmis.

Dans la plupart des chefs-lieux, la fête se pouruivit jusqu’à l’aube. Les tutsi s’amusèrent comme les autres, sans se douter qu’ils avaient été sauvés de la mort par un concours providentiel de circonstances.

Le 1 er mai, des renforts miltaires furent dépêchés dans le sud. Quelques rescapés commencèrent à arriver à Bujumbura et dans d’autres centres. Leurs témoignages modifièrent l’attitude des autorités qui cessèrent d’accuser des monarchistes pour s’en prendre à des rebelles hutu soucieux d’exterminer les tutsi. Les témoignages étaient accablants et horribles.

Dans cette partie du sud, les tutsi furent littéralement supprimés de manière atroce. On trouvait des personnes agonisantes, amputées d’un bras ou d’une jambe ou une lance à travers le corps. Des enfants furent égorgés, des femmes enceintes éventrées.

Une fois leurs forfaits accomplis, les rebelles étaient demeurés sur place pour consolider leurs positions. Ils plantèrent le drapeau rouge et vert de la victoire à Mabanda, Vugizo et Makamba. D’ailleurs, il ne leur sembllait pas nécessaire d’aller plus loin puisque les hutu de l’intérieur étaient censés les relayer dans leurs massacres.

Arrivée sur les lieux, l’armée engagea une bataille sanglante. Les militaires eurent fort à faire, car les rebelles savaient mener une guérilla de savane. Certains d’entre eux avaient des armes à feu, mais la majorité avaient des lances, des flèches empoisonnées et des machettes. Il fallut cinq jours à l’armée pour maîtriser la situation.

C’est au cours de la journée du 30 avril que l’infortuné Ntare fut tué. Il fut abattu de trois balle dans le front dans une petite cellule du camp militaire de Gitega. Il fut enterré dans une fosse commune sur la colline Nyambeho à Giheta avec les rebelles tués durant ces jours de massacres.

Organisation extérieure de la rébellion hutue.

Quels ont été les chefs de la rébellion hutue? On a parlé d’un étudiant nommé Célius Mbasha et d’un ancien député Ezéchias Biyorero, tous deux réfugiés en Tanzanie depuis 1965.
Selon le pouvoir, les relais intérieurs comprenaient les ministres Pascal Bubiriza, chez qui l’on découvrit une carte hachurée indiquant les régions de grande concentration tutsie, et Martin Ndayahoze, ainsi que le capitaine Burasekuye.

Les camps d’entraienemt se trouvaient en Tanzanie, dans la forêt de Kagunga.

Un parti avait été créé : le parti Populaire Burundais (PPB) qui comptait une branche « jeunesse », la Jeunesse du Parti Populaire Burundais (JPPB). Il est intéressant de relever que les rebelles hutus étaient aidés par des éléments zairois de l’ancienne rébellion muléliste recrutés dans l’ethnie babembe, qui occupe la plaine de la Ruzizi et la région du sud du Burundi. Comme les mulélistes, les rebelles hutus absorbaient des stupéfiants qui les rendaient invulnérables et invincibles, croyaient-ils. Ils recouraient à l’absorption de chanvre et à des rituels d’immunisation magiques. Ils avaient le dos couverts de tatouages. On sait qu’un muléliste bien connu, Martin Kasongo, prit une part active à la rébellion hutue. Ces rebelles utilisaient des armes automatiques, des explosifs, des machettes et des lances.